news & futur

Commerce équitable :
le cas de la Laiterie du Berger

Au Sénégal, la moitié de la population travaille dans l’agriculture, un quart est éleveur, et pourtant, 90 % du lait consommé est du lait en poudre importé le plus souvent d’Europe et de Nouvelle Zélande. C’est face à ce constat qu’en 2006, Bagoré Bathily, vétérinaire franco-sénégalais fait le pari de créer une entreprise à Richard-Toll au nord du Sénégal, fondée sur la collecte du lait local. Son ambition : proposer des produits issus du territoire tout en améliorant les conditions de vie des éleveurs. Décryptage de la Laiterie du Berger, entreprise qui, avec ses produits aujourd’hui distribués dans 12 000 points de vente, réinvente la filière laitière sénégalaise.  

Importations à bas prix : le défi majeur du lait ouest-africain 

En Afrique de l’Ouest, les obstacles sont nombreux : les éleveurs, principalement des Peuls, sont dispersés sur des territoires très étendus, leurs vaches ont une faible productivité (NDLR comptez en moyenne de 2 à 3 litres de lait trait par vache par jour, contre 25 à 35 litres en Europe) et les coûts de collecte sont élevés. Mais la principale difficulté reste la concurrence internationale. Le lait en poudre importé d’Europe ou de Nouvelle-Zélande arrive à Dakar autour de 250 FCFA, l’équivalent de 38 centimes. À l’inverse, le lait produit localement revient au double dès lors que l’on souhaite rémunérer correctement les éleveurs. À cela s’ajoute un soutien public encore insuffisant. Selon le rapport “Quelles politiques commerciales et fiscales au service du développement durable des chaînes de valeur lait local en Afrique de l’Ouest ?” réalisé pour le compte d’Oxfam, de Humundi-Sos Faim Belgique et du Comité Français pour la Solidarité Internationale en 2023, les droits de douane appliqués par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur ces produits ne dépassent pas 5 %, renforçant encore l’avantage compétitif des importations. 

Une filière organisée, moteur d’expansion régionale 

Pour pallier ces contraintes, la Laiterie du Berger a développé un modèle intégré visant à sécuriser l’activité des éleveurs. L’entreprise garantit d’abord l’achat du lait à prix constant, limitant l’incertitude liée aux fluctuations du marché. Elle propose également un appui vétérinaire, la fourniture à crédit d’aliments pour le bétail sous forme de concentrés à base de céréales, ainsi qu’un accompagnement de proximité fondé sur l’entretien de liens réguliers avec les producteurs. Sur le terrain, des collecteurs sillonnent matin et soir les axes de collecte à l’aide de tricycles, permettant de desservir des zones difficiles d’accès tout en maintenant la fraîcheur du lait. Depuis 2017, l’entreprise a également fait le choix de diversifier son activité en lançant la filiale Kossam, Société de Développement de l’Elevage, pour assister les éleveurs sur les questions de santé animale notamment.

Ces dispositifs logistiques s’accompagnent d’innovations numériques destinées à simplifier les transactions. Là où les éleveurs devaient auparavant se déplacer physiquement pour percevoir leurs paiements en début de mois, la Laiterie du Berger a mis en place un système de paiement digitalisé intégré à son progiciel de gestion. Les rémunérations sont désormais automatisées et peuvent être versées selon plusieurs modalités : sur compte bancaire, par SMS ou via une carte NFC sans contact grâce au service Wizzal. Cette diversité de canaux offre davantage de souplesse aux producteurs et réduit les pertes de temps liées aux déplacements.  

Et cette incarnation du commerce équitable fonctionne. Devenue rentable depuis 2017, l’entreprise est présente au Sénégal, en Gambie et au Mali et est accompagnée par Danone (actionnaire à 40%) et le Crédit Agricole (15%). La Laiterie du Berger génère aujourd’hui 20 M€ de chiffre d’affaires, emploie directement 500 personnes, rémunère 1200 éleveurs dans le nord du Sénégal et contribue à 5000 emplois indirects. C’est ainsi qu’en 2020, elle est devenue la première entreprise sénégalaise à obtenir la certification B Corp.  

En France, le commerce équitable occupe une place grandissante dans l’économie 

Le cas sénégalais peut sembler lointain. Il ne l’est pas tant. En France, depuis la loi de l’Économie Sociale et Solidaire n°201-856 qui définit un cadre législatif au commerce équitable, les ventes de produits issus des filières équitables françaises ont bondi. Si bien que d’après les chiffres du Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté Industrielle et Numérique, l’économie sociale et solidaire représente aujourd’hui 10% du PIB et 2,4 millions de salariés en France. C’est par exemple le cas des salariés de Les 2 Vaches, marque lancée en 2006 au sein du groupe Danone, qui a structuré en Normandie une filière laitière bio et équitable avec une cinquantaine d’éleveurs partenaires. Le principe : un prix minimum d’achat garanti intégrant les coûts de production, des contrats d’au moins cinq ans, et 4 % du montant des achats reversés à un fonds piloté conjointement avec les producteurs pour développer la filière.  

Ce que racontent la Laiterie du Berger et Les 2 Vaches dans ce monde fragmenté où les chaînes de valeur se sont allongées, c’est finalement la même chose depuis deux territoires très différents : les modèles de circuits courts sécurisent les revenus, stimulent la création d’emplois et redonnent de la valeur aux territoires. Elles montrent qu’un autre équilibre est possible, où la création de valeur ne se fait pas au détriment des ressources mais plutôt en les régénérant, et où les logiques de coopération fleurissent. Et ces dynamiques de coopération, qui ont démontré leur efficacité dans l’alimentation, inspirent désormais de nombreux autres secteurs : le tourisme, la construction, la mode, l’énergie ou encore la cosmétique.  

Des exemples de commerces solidaires, ancrés dans les relations humaines, qui apparaissent dès lors comme des instruments de justice économique et de solidarité qui relient plutôt qu’ils ne fragmentent. Et c’est peut-être là que réside leur portée la plus profonde, ce que l’économiste Karl Polanyi appelait le « ré-encastrement » de l’économie dans la société. : l’idée que les échanges économiques ne tiennent dans la durée que lorsqu’ils s’appuient sur des relations de confiance, de réciprocité et d’appartenance commune. Une belle démonstration que la solidarité n’est donc pas l’ennemie de la performance, mais qu’elle en est parfois la condition. 

Gabrielle Pastel 

Pour aller plus loin

Repenser l’économie par le prisme du Commerce Équitable

Recrutement et intégration : deux faces d’une même pièce

Épisode 2
Managers en tension : porter la souffrance, un risque pour soi

Une IA ministre, fausse bonne idée ?

Contrer les figures d’autorité : le défi du discernement à l’heure de l’IA

Le gel d’ovocytes comme avantage social, une fausse bonne idée ?

Construire un nouveau standard entrepreneurial, avec Tatiana Jama,
co-fondatrice de Sista

Épisode 1
Manager ? Non merci.