Du milieu des années 50 à son institutionnalisation en France en 1997, le commerce équitable s’est imposé comme un pilier de l’économie durable. Mais comment ce modèle fonctionne-t-il réellement ? Et que révèle-t-il de nos pratiques ? Décryptage avec Delphine Pouchain, maîtresse de conférences en Sciences économiques à Sciences Po Lille, spécialisée en philosophie et en histoire de la pensée économique. Entretien.
Quelle définition donneriez-vous du commerce équitable ?
Delphine Pouchain : Le cœur du sujet, c’est l’échange basé sur un prix juste. Initialement, cette pratique visait à rééquilibrer les relations entre pays riches et pays pauvres. L’objectif était simple, améliorer les conditions de vie des producteurs les plus vulnérables.
Historiquement, le mouvement se concentrait sur les petits producteurs indépendants. Aujourd’hui, il évolue pour intégrer les travailleurs salariés, notamment dans les grandes plantations. La loi française parle désormais de « travailleurs en situation de désavantage économique ». Le but reste le même, mais le moyen change : il s’agit de sortir d’une fixation de prix arbitraire pour construire un prix pensé différemment.
Justement, qui construit ce prix juste et comment ?
Delphine Pouchain : C’est là que réside toute l’originalité du modèle. Le prix n’est pas subi, il est délibéré. Idéalement, il naît d’une discussion directe entre les producteurs et les acheteurs. Car dans les principes du commerce équitable, il y a l’idée de réduire au maximum le nombre d’intermédiaires. Cela permet au consommateur de mieux se représenter le travail du producteur, ses besoins et ses conditions de vie. Le principe est celui d’une rencontre.
Dans la pratique, des intermédiaires s’introduisent forcément dans cette relation, mais ils sont censés représenter les intérêts des petits producteurs et négocier les prix avec eux en tenant compte de nombreux critères comme les conditions de vie dans le pays, la difficulté de produire, le caractère biologique ou non, et le temps de travail nécessaire.
Le modèle a-t-il beaucoup changé depuis ses origines ?
Delphine Pouchain : Oui, il a connu trois mutations majeures. Je dirais d’abord l’intérêt croissant pour les travailleurs qui ne sont pas des « petits producteurs ». On a élargi le champ aux travailleurs quel que soit leur statut, en intégrant des salariés qui ont des conditions de travail différentes et parfois moins de prise sur leur manière de travailler.
Le deuxième grand changement se situe dans la relocalisation. Le commerce équitable n’est plus cantonné aux échanges Sud-Nord. On peut maintenant avoir des produits du commerce équitable produits en France ou au sein même de certains pays du Sud. Pour les économistes, cela change les choses car cela ne relève plus forcément du commerce international : le produit peut être cultivé et vendu dans le même pays.
Enfin, la dernière grande évolution est la prise en compte beaucoup plus importante des questions d’environnement. C’est lié à la relocalisation, car cela suppose d’être attentif au nombre de kilomètres parcourus par les produits. Prenez l’exemple des fleurs à la Saint-Valentin. Vous avez des roses « commerce équitable » qui viennent souvent du Kenya, produites de manière pas toujours respectueuse de l’environnement, parcourant des milliers de kilomètres. Et cela vient parfois concurrencer des productions nationales, ce qui n’est pas forcément logique au vu de l’empreinte carbone. La contrepartie est que cela oblige parfois le consommateur à choisir entre l’aspect social, un produit équitable venant de loin, et l’aspect environnemental, un produit bio et local, mais pas forcément labellisé commerce équitable.
Quels sont les principaux bienfaits et les limites du modèle actuel ?
Delphine Pouchain : Le principal intérêt, selon moi, est de nous obliger à nous reposer des questions sur le prix. Que ce soit en tant qu’économiste ou en tant que consommateur. Cela fait très longtemps que nous ne nous demandons plus ce qu’il y a derrière un prix, comment il est calculé, s’il permet au travailleur d’avoir un revenu digne et de couvrir ses besoins. Ces questions ont disparu de la science économique.
Historiquement, jusqu’à Thomas d’Aquin, on distinguait deux grandes conceptions de la justice. La justice distributive, sur la manière de partager une ressource selon certains critères, et la justice commutative, qui s’intéresse à l’échange entre deux agents sur un même plan. Cette dernière a complètement disparu. Et je trouve incroyable qu’on ne se demande plus ce qu’est un échange juste. Aujourd’hui, le seul critère du consommateur est souvent le prix le plus bas possible. Mais on ne se rend pas compte que ce que l’on ne paie pas dans le prix, on finit par le payer autrement. Par des dépenses de santé si l’on tombe malade, ou par des subventions publiques versées aux grandes entreprises. Déconstruire cette idée de prix juste est donc à mon sens l’un des principaux bénéfices.
Cependant, le commerce équitable rencontre aussi des limites et se retrouve pris dans un système avec les contraintes de la grande distribution. Par exemple, il met souvent l’accent sur la « qualité supérieure » des produits. Je pense que c’est un mauvais angle d’attaque. En jouant sur le rapport qualité-prix comme le commerce conventionnel, il perd son âme. Le message principal devrait être : « Ce prix est normal, c’est celui du commerce conventionnel qui est injuste ».
Quel signal ce modèle envoie-t-il aux entreprises ?
Delphine Pouchain : Si l’on demande au consommateur de ne pas chercher uniquement le prix le plus bas, il existe aussi des entreprises dont l’objectif n’est pas le profit maximum ! Dans l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) par exemple, beaucoup mettent en avant des valeurs éthiques et écologiques.
En se reposant la question de la justice sociale dans l’échange, on touche aussi à la problématique des conditions de travail et des salaires au sein même de nos sociétés. Tout est lié. Il faut que les producteurs de cacao vivent dignement, mais il faut aussi que les salaires ici permettent aux gens d’acheter ces produits.
En conclusion, que nous dit le commerce équitable sur l’état de notre modèle économique global ?
Delphine Pouchain : Finalement le commerce équitable agit comme un rappel à l’ordre historique. Il nous renvoie aux racines de l’économie selon Aristote : une activité destinée à satisfaire les besoins de la cité dans une optique de justice. Le philosophe opposait d’ailleurs déjà l’économie à la chrématistique. Autrement dit, l’accumulation de richesse pour la richesse.
Le commerce équitable nous rappelle donc ce que la discipline a oublié en route. L’humain n’est pas qu’un agent cherchant à maximiser sa consommation au prix le plus bas, c’est aussi un être social capable de se soucier de la subsistance de celui qui le nourrit.
Propos recueillis par Elise Assibat
