news & futur

L’ego dans la négo : les leçons de l’Histoire

« Si l’orgueil chemine devant, honte et dommage suivent de près. » Cette formule de Louis XI résume à elle seule le grand paradoxe de notre histoire. Si les figures égotiques s’offrent les plus grands récits militaires, ce sont les négociateurs de l’ombre qui ont su construire les paix durables. De la débâcle d’Azincourt aux coups de génie de Yolande d’Aragon, Jean-Édouard Grésy, anthropologue mais surtout passionné d’histoire, nous plonge dans les coulisses de la négociation des siècles derniers. Un éclairage passionnant sur la place de l’égo dans l’histoire. Mais aussi une véritable leçon de stratégie applicable, aujourd’hui encore, dans le monde du travail. Entretien.

Dans l’histoire, quelle place a pris l’ego dans les grandes négociations célèbres ?

Jean-Édouard Grésy : Il est important tout d’abord de souligner que l’on n’apprend pas beaucoup les négociations à l’école. Au contraire, on apprend surtout les guerres, qui sont souvent des luttes égotiques pour obtenir du territoire et du pouvoir. Les véritables accords de paix durable sont très peu enseignés. À tel point que ceux qui ont fait ce travail ont été invisibilisés, voire ont hérité de « légendes noires ». Mazarin devient « le vautour », Talleyrand traité de « merde dans un bas de soie », ou Louis XI qualifié d’« universelle araignée ».

Pour les femmes, c’est encore pire, on les a carrément fait disparaître des récits. Prenez Yolande d’Aragon. Plus personne ne sait ce qu’elle a fait, alors qu’elle a eu une importance aussi cruciale que le général De Gaulle. En 1429, la France était coupée en deux. Si elle n’avait pas été là, elle n’aurait pas permis la venue de Jeanne d’Arc et le soutien à Charles VII, qui faisait n’importe quoi justement par ego.

Pourquoi justement l’histoire se souvient-elle davantage de l’ego mal placé que des accords de paix réussis ?

Jean-Édouard Grésy : D’abord, c’est plus complexe et confidentiel. Quand Louis XI fait la paix avec Édouard IV après 117 ans de guerre, les contemporains considèrent que c’est de la sorcellerie. Comment notre roi peut-il rencontrer l’adversaire sur un pont et, tout d’un coup, faire cesser la guerre ? Mourir au champ d’honneur, droit dans ses bottes avec son ego bien planté, cela se comprend, c’est héroïque. En revanche, s’asseoir à la table de son ennemi… Et pourtant, un ennemi, c’est juste quelqu’un avec qui vous n’avez pas pris le temps de déjeuner, disait Edgar Faure.

Comment peut-on illustrer les ravages d’un ego trop grand dans ces moments historiques ?

Jean-Édouard Grésy : Un exemple d’ego absolument ridicule, c’est la bataille d’Azincourt en 1415. Vous avez 6 000 Anglais qui veulent regagner l’Angleterre, malades et mourants. Henri V dit aux Français : « Laissez-nous passer s’il vous plaît. On vous donne Harfleur, Calais, tout ce que vous voulez. »

Mais les Français sont tellement égotiques qu’ils ne parviennent même pas à s’accorder sur un commandement commun. Et tout le monde se bat pour être en première ligne. Ils décident de se passer d’artillerie pour les finir à la cavalerie. Les Anglais se postent sur une colline et attendent avec leurs arcs. Les Français s’embourbent dans la cuvette détrempée par la pluie, tandis que les chevaliers avaient même raccourci leurs lances parce qu’ils étaient trop nombreux et se gênaient. Les Anglais les ont massacrés. La chevalerie française est morte dans son ego.

À l’inverse, l’Histoire montre-t-elle des situations où l’ego a dû être réparé pour avancer ?

Jean-Édouard Grésy : Oui, il y a Charles VII, le « petit roi de Bourges ». Lui a un problème d’ego inversé : il doute de tout et écoute le dernier qui a parlé. Sa belle-mère, Yolande d’Aragon, voit bien qu’il ne tient pas alors que le royaume est au bord de l’effondrement. Elle utilise la légende d’une bergère qui sauverait la France, envoie ses hommes chercher Jeanne d’Arc et convainc le roi de la recevoir. En privé, Jeanne va lui dire : « Dieu m’a dit que tu étais bien le fils de ton père et que tu serais sacré à Reims ». Il en ressort métamorphosé. Jeanne d’Arc, c’est une thérapie de choc montée par Yolande pour regonfler l’ego de Charles VII afin qu’il arrête de rester prostré sur son canapé.

Un autre modèle exceptionnel, c’est Germaine Tillion. Élève de Marcel Mauss, déportée à Ravensbrück dans un camp dont l’objectif absolu est de détruire l’ego, elle décide de faire une approche ethnographique du système concentrationnaire. Elle explique à ses codétenues le processus mis en place pour les défaire de leur ego et leur redonne une armure identitaire par la compréhension et l’humour. Plus tard, en 1957 pendant la guerre d’Algérie, elle rencontre clandestinement le chef du FLN, Yacef Saadi. Il lui dit : « Vous pouvez nous comprendre, vous avez été résistante ». Elle lui rentre dedans : « Vous êtes des assassins, le sang innocent crie vengeance ». Elle est tellement entière que Yacef Saadi pleure et lui promet qu’aucun civil ne sera plus touché par une bombe à Alger. Elle finit par convaincre De Gaulle qui gracie 265 Algériens condamnés à mort.

Quelles leçons d’équilibre peut-on tirer de ces figures face aux rapports de force ?

Jean-Édouard Grésy : Marshall Rosenberg disait : « Dans la vie, il faut choisir entre être heureux ou avoir raison ». « Être heureux », c’est atteindre son objectif. Germaine Tillion ou Simone Veil voulaient atteindre leur objectif : arrêter les massacres ou faire passer une loi. Beaucoup d’autres veulent simplement « avoir raison » et démontrer que l’autre a tort. Simone Veil est d’ailleurs un exemple d’ego incroyable. Elle reste stoïque face aux injures, focalisée sur son objectif, et utilise la « position basse » pour obtenir des voix dans les couloirs de l’Assemblée Nationale.

L’identité est quelque chose à la fois dur et fragile. C’est comme un diamant, c’est très dur, mais il y a une ligne de fracture. Si on tape dans un coin, tout peut exploser. Il est important d’avoir de l’ego car la négociation reste une dialectique. Sans ego, vous finissez en paillasson. J’aime bien cette dimension qu’on appelle le Chi : être aligné sur ses intérêts et ses valeurs. Si je suis aligné, tout en gardant une certaine souplesse sur les modalités pour y parvenir, j’ai l’ego au bon endroit, à la bonne place. Alors il peut y avoir une ouverture au moment de la rencontre avec l’autre pour lui laisser une place aussi et trouver un terrain d’entente.

Mais si l’ego est boursouflé, il prend toute la place et empêche l’accord. On ne peut pas amener l’autre à perdre la face si l’on veut s’entendre durablement. Quand il y a une blessure égotique, l’autre va se venger au prochain round pour restaurer sa dignité. Voilà pourquoi de nombreux accords ne sont pas de véritables accords de paix, mais des compromis obtenus en tordant le bras de son interlocuteur. C’est un mécanisme qui peut apporter des victoires satisfaisantes sur le court terme, au moment présent, mais qui ne s’inscrira jamais dans le temps. À la génération suivante, cela se paye.

Le sociologue Pierre Rosanvallon, montre bien que désormais le mépris est au cœur de la question sociale et qu’il a même remplacé progressivement la traditionnelle lutte des classes. L’humiliation de ceux qui ont subi des violences, qui n’ont pas été considérés dans leur emploi ou qui ont été déclassés. La société est fracturée par des formes d’humiliation, et nous sommes désormais engagés dans des combats où chacun veut être considéré comme quelqu’un qui a droit à la dignité. Vous l’aurez compris, l’égo est la dernière chose qu’il faut attaquer.

Toutes ces leçons de l’histoire, comment s’en inspire-t-on concrètement dans le monde du travail ?

Jean-Édouard Grésy : Cela s’applique tout le temps. Ce qui est amusant, c’est que quand on lit les écrits de Catherine de Médicis ou d’Anne d’Autriche, on voit bien que chaque fois qu’elles traversent une crise, leur manuel de stratégie raconte ce qui s’est passé avant elles. Elles citent Blanche de Castille, elles analysent comment telle autre reine a agi pendant sa régence… Les manuels d’histoire sont les véritables manuels de stratégie pour gérer une crise. Qu’elle soit sociale, financière ou écologique, les mécanismes humains restent identiques.

Reprenons l’exemple de Louis XI lorsqu’il met fin à la guerre de Cent Ans en 1475. Il crée ce que l’on appellerait en langage moderne un « communiqué de victoire ». Il permet au roi Édouard IV de rentrer chez lui sans faire la guerre et sans perdre la face, en lui rédigeant lui-même les arguments à présenter à son peuple. « Victoire ! » peut-il proclamer à son peuple. « J’ai décidé de renoncer à la guerre car ils ont eu tellement peur qu’ils ont remboursé ma campagne militaire avec les intérêts ».

Il faut savoir faire la même chose aujourd’hui. Et pour ça, l’Histoire nous inspire à tout moment.

Propos recueillis par Elise Assibat

Thématiques

Pour aller plus loin

Garder la face ou avoir raison : ce que la Chine nous enseigne sur l’ego dans la négociation

Culture Bnau

Épisode 03
Explorer le passé pour anticiper le futur

Le conclave des retraites : un échec prévisible ? 

Sauver la planète ou les emplois : pourquoi les partenaires sociaux devraient-ils faire un choix ? 

COP16 : la fin des négociations

L’intelligence artificielle : entre risque et progrès  

Mettre en musique une négociation : quel musicien et arrangeur choisir ?

Tout le monde négocie ! Une fausse vérité ?