Docteure en neurosciences, Samah Karaki explore depuis plusieurs années les liens entre les sciences cognitives et les sciences humaines et sociales. Dans son dernier ouvrage, Contrer les figures d’autorité (éditions Rue de l’échiquier, 2026) elle déconstruit nos mécanismes de croyance, notre rapport à l’expertise et l’influence des institutions sur nos décisions. Alors que comprendre de notre rapport à l’autorité ? Entretien.
Pourquoi a-t-on cette tendance à faire ainsi confiance aux experts ?
Samah Karaki : Pour moi, c’est une reconnaissance humble de nos limites à appréhender la complexité du monde. Déjà, les enfants regardent les plus grands, les pré-ados regardent les ados, les ados regardent les adultes parce qu’on a plus d’expérience dans le monde. C’est le principe d’apprentissage par immersion.
Nous faisons confiance par nécessité parce que nous n’avons pas assez de ressources attentionnelles et décisionnelles. Ce serait d’ailleurs une illusion de penser qu’il est possible de juger par soi-même les enjeux économiques, de santé publique ou géopolitiques. Cette confiance est justifiée par une légitimité de longévité, de temps passé à analyser un sujet plutôt que de suivre nos affects qui sont biaisés.
Pourquoi avons-nous ce besoin de figures d’autorité rassurantes ?
Samah Karaki : Nous sommes une espèce qui se conforme socialement et nous avons besoin de ne pas sortir du groupe ou des normes du groupe. Nous avons besoin d’autorité, qu’elle soit parentale, institutionnelle ou scientifique pour répondre à notre nécessité d’avoir des balises, des points fixes qui nous indiquent où se diriger collectivement. Suivre l’autorité, ça peut donc être une façon normale de s’organiser ou de planifier des actes.
En revanche, ce qui peut être dangereux, c’est quand on délègue complètement notre discernement à la figure d’une personne. Si on considère qu’une personne experte est de nature supérieure aux autres, alors on devient moins exigeant envers son expertise. C’est un relais de connaissances sur un sujet particulier, pas une figure qui décide pour nous. Il nous informe et économise notre énergie en faisant ce travail, mais il appartient à l’intelligence collective de discerner.
Vous écrivez que « croire l’expert apaise le cerveau ». Quel rôle jouent nos biais cognitifs ?
Samah Karaki : On pense être objectif, mais en réalité nous sélectionnons ce qui vient confirmer notre vision du monde. Par des biais de confirmation ou des biais endo-groupes (notre besoin d’appartenance, NDRL), on croit les experts qui rassurent notre vision du monde. Nos biais cognitifs privilégient un jugement automatique rapide, qui dépense moins d’énergie, plutôt qu’un jugement rationnel lent. D’ailleurs les experts ne sont pas neutres non plus. Ils présentent une perspective du réel. Naturellement, on va donc vers les experts et les figures d’autorité qui sont en cohérence avec ce qui nous arrange.
Vous parlez de « neuro-institutionnalisation du goût ». Nos préférences sont-elles aussi dictées ?
Samah Karaki : On pense que nos désirs et nos goûts sont des phénomènes choisis librement, alors qu’ils sont imposés par ce qui nous a été présenté fréquemment comme étant bon, légitime ou intéressant. Nos goûts sont dictés par la fréquence et par la légitimation. On suit un biais de notoriété et d’autorité pour admirer ou préférer.
Plus je vois une figure, plus je m’y attache. La question est alors de savoir comment ces figures sont arrivées à nos sens. Ce sont les institutions qui décident de ce que nous voyons sur les plateaux, dans les programmes scolaires ou les musées. Elles occupent le terrain physiologique sensible à la répétition pour nous imposer des figures qui les arrangent ou qui arrangent le marché. Aujourd’hui, les comportements culturels influent les algorithmes qui monétisent ces comportements pour nous présenter des contenus viraux. On n’est plus dans l’expertise, mais simplement dans la notoriété de la viralité.
Quels sont les risques pour soi et pour le système collectif ?
Samah Karaki : Le premier risque, c’est l’invisibilisation de toutes les autres figures qui auraient pu apporter des voix plurielles, différentes. Par exemple, que ce soit dans l’histoire des sciences ou de l’histoire des arts, la voix des femmes et la voix des personnes non occidentales ont été complètement invisibilisées au profit de la figure de l’homme rationnel.
Cela entraîne aussi la disparition du vrai principe de la création qui est collectif. Les œuvres ne sont pas créées à partir du génie d’une seule personne. C’est une fausse représentation, mais on baigne dans ce mythe-là. On présente des noms de personnes qui auraient découvert des continents ou qui auraient inventé l’imprimerie… Et par ce biais, on efface tous les mécanismes très collectifs et très complexes qui font parvenir à une découverte ou à une œuvre. Même les projets politiques ou les innovations entrepreneuriales dépendent de milliers de personnes et des décennies de travail.
Le danger, enfin, est de sacraliser des individus au point de leur pardonner des fautes morales au nom de leur « génie ». Ou alors, on va effacer les œuvres quand ces figures fautent. Mais cela nous empêche aussi de voir que la culture est quelque chose qui se transforme. Quand un projet émane d’une personne, ce projet est transformé par ceux qui le reçoivent, par ceux qui le réalisent, par ceux qui deviennent aussi auteurs de ces œuvres. Je pense par exemple, en milieu du travail, à l’idée de l’ADN d’une entreprise. On sait très bien que l’ADN d’une entreprise est l’influence d’une philosophie donnée, mais qu’en fait, l’entreprise est faite des personnes qui la composent. La croyance en les figures d’autorité vient figer ces processus.
Comment l’intelligence artificielle bouscule-t-elle ces croyances ?
Samah Karaki : L’IA nous met face à un miroir cognitif. Elle ne reproduit pas nos processus mentaux, elle les imite et nous renvoie ainsi une image parfois assez troublante de notre propre fonctionnement.
Prenez, par exemple, notre recherche d’une intention derrière la pensée. Même si les algorithmes nous font croire qu’on est en train de parler à un être doté d’intentions, en utilisant par exemple le pronom personnel « je », l’IA ne fait que répondre à ce besoin de voir une intentionnalité. Et je pense que les personnes qui ont développé ces algorithmes savaient très bien que nous avons besoin de quelqu’un qui veut nous dire quelque chose. C’est en cela qu’il faut se méfier.
Elle nous met aussi face à la question de la propriété intellectuelle, en nous rappelant que la pensée n’émane pas d’un esprit solitaire. Elle est toujours inspirée d’ailleurs.
Comment l’intelligence artificielle bouscule-t-elle ces croyances ?
Samah Karaki : L’IA paraît experte et l’une des compétences clés sera d’exercer notre discernement face à elle. Ce qui nous est présenté l’est avec une grande confiance, car l’IA nous répond avec assurance. Mais quand on commence à se rendre compte que cette confiance peut être questionnée (à cause des hallucinations ou des données non sourcées) et quand on comprend que l’IA nous dit souvent exactement ce que l’on a envie d’entendre, cela nous aide à comprendre notre propre fonctionnement. Cela nous permettra peut-être d’interroger d’autres formes d’autorité.
Le vrai défi est alors de développer ce discernement pour que le cerveau humain reste « méta-auteur ». On doit utiliser l’IA comme une prothèse tout en gardant notre cognition en surplomb. J’espère que l’IA pourra exacerber la nécessité d’une éducation à l’incertitude, en apprenant aux enfants la résistance cognitive, la vérification des sources et l’attachement à la preuve scientifique.
Finalement, comment s’émanciper de l’autorité sans discernement ?
Samah Karaki : Ce travail ne peut pas être individuel. Il n’est pas possible de vérifier soi-même tout ce qu’on dit et il faut être réaliste par rapport à cela. Il nous faut des sources de confiance. La responsabilité revient d’abord aux créateurs d’algorithmes, qui doivent appliquer des formes éthiques de production de savoirs. Mais elle doit aussi revenir aux médias, aux journaux scientifiques, au choix des personnes que l’on interroge. C’est à ces espaces de sélectionner des personnes qui ont l’expertise nécessaire, mais aussi de multiplier ces voix pour éviter une concentration autour d’une seule personne. Il faut que ces espaces se libèrent de la recherche de figures d’autorité ou des « mêmes têtes », pour accepter des personnes peut-être moins prestigieuses, mais qui portent une légitimité supérieure. Sortir de ce qu’on appelle le culte de la personnalité pour accepter qu’on n’ait pas réellement besoin de charisme pour diriger. Dans le règne animal, ce sont les éléments du groupe qui ont le plus d’expérience qui prennent les décisions, pas ceux qui fanfaronnent.
Propos recueillis par Elise Assibat
