tendance & société Le boulot sans frontière

Garder la face ou avoir raison : ce que la Chine nous enseigne sur l’ego dans la négociation

Pendant longtemps, la Chine a fasciné autant qu’elle a dérouté les observateurs occidentaux. Dans les années 1970, le revenu moyen y était comparable à celui des pays les plus pauvres du monde. Quelques décennies plus tard, le pays est devenu la deuxième puissance économique mondiale, porté par une croissance fulgurante et une capacité d’adaptation impressionnante.  

Avec cette ascension, un imaginaire s’est développé autour du « business à la chinoise ». Podcasts, documentaires, guides pratiques : tout semble vouloir décrypter les codes d’une négociation réputée insaisissable. Pourtant, derrière les clichés sur la patience infinie ou les discussions interminables, se cache surtout une autre manière de concevoir la relation professionnelle… et peut-être aussi l’égo.  

La négociation commence bien avant la signature du contrat  

En Chine, la négociation ne débute pas forcément autour d’une table. Elle commence souvent autour d’un dîner, d’un thé, d’une conversation qui semble n’avoir aucun lien avec le sujet principal. Pour un interlocuteur français, cette phase peut sembler déroutante. Pourquoi ne pas aller droit au but ? Pourquoi tant de détours ? Probablement parce que la frontière entre le relationnel et le professionnel est très peu marquée.   

Le concept de guanxi, que l’on pourrait traduire imparfaitement par « réseau de relations », reste central dans les échanges professionnels. Il ne s’agit pas simplement de carnet d’adresses. Le guanxi repose sur la confiance, la loyauté, la réciprocité. Faire affaire avec quelqu’un, c’est aussi savoir qui l’introduit, à quel cercle il appartient, s’il inspire suffisamment de fiabilité pour entrer dans la relation.  

Cette logique s’explique en partie par une culture historiquement fondée sur le groupe, le clan et la prudence envers l’inconnu. Les choses évoluent évidemment, notamment dans les grandes métropoles chinoises où les pratiques se mondialisent. Mais la relation personnelle reste rarement dissociée de la relation professionnelle. C’est peut-être là l’un des premiers écarts culturels avec la France. Chez nous, l’efficacité est souvent associée à la capacité d’aller vite, de séparer l’affect du travail, de distinguer clairement vie privée et vie professionnelle. En Chine, prendre le temps n’est pas une perte de temps, c’est parfois la condition même pour avancer.  

Garder la face : quand l’égo devient collectif  

Parmi les codes incontournables, on retrouve le bien connu mianzi, que l’on traduit souvent par l’expression « perdre la face ». Si certains peuvent y voir une simple question d’orgueil, la réalité est plus subtile. En Chine, l’image publique, le respect et la position sociale occupent une place centrale dans les interactions. Humilier un interlocuteur, le contredire brutalement en public ou lui imposer ses conditions peut fragiliser durablement la relation.   

Dans l’Empire du Milieu, l’égo ne se manifeste pas toujours de manière frontale. Il s’inscrit davantage dans l’harmonie sociale. On évite le conflit ouvert. On préfère laisser une porte de sortie plutôt que de provoquer un blocage. Le « non » direct existe rarement. Il se glisse dans une hésitation, un silence, un « nous allons réfléchir ». À l’inverse, une attitude trop revendicative ou trop démonstrative peut être perçue comme un manque de respect.  

Cette attention aux formes se retrouve dans les détails. Donner sa carte de visite à deux mains, prendre le temps de regarder celle de l’autre, identifier précisément la hiérarchie des interlocuteurs, comprendre qui décide réellement… Être sérieux est indispensable, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi montrer de la considération. Et c’est peut-être ici que la question de l’égo devient intéressante. Car derrière certaines incompréhensions entre partenaires français et chinois, il n’y a pas seulement un choc de personnalités. Il y a surtout un choc culturel dans la manière même d’exprimer ou de contenir son égo.  

Et en France ? Une autre manière de jouer la négociation  

Contrairement aux pratiques observées en Chine, la culture française de la négociation valorise souvent le débat et la confrontation intellectuelle.Dire ce que l’on pense est fréquemment perçu comme une preuve de franchise et de compétence. Le désaccord peut même être considéré comme sain.  Mais cette liberté de ton possède son revers. Dans certaines situations, la négociation devient aussi un terrain d’expression personnelle, voire de démonstration. Le risque n’est alors plus seulement de défendre ses intérêts, mais de chercher à avoir raison, à dominer symboliquement l’échange, parfois au détriment de la relation.   

Observer les pratiques chinoises permet justement de déplacer le regard.  
Et si la négociation n’était pas uniquement une affaire de stratégie ou de rapport de force ? Et si elle relevait aussi d’une forme de bienveillance relationnelle ? Non pas une politesse de façade, mais une manière d’éviter que l’égo de chacun ne fasse dérailler la discussion.  À l’heure où les échanges internationaux se multiplient, comprendre ces différences culturelles devient essentiel. Non pour imiter un modèle ou caricaturer un autre, mais pour mieux saisir ce que nos propres habitudes racontent de nous. Après tout, dans une négociation durable, l’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui l’emporte, mais plutôt de veiller à ce que chacun ressorte de l’échange avec le sentiment d’avoir été respecté, écouté et d’avoir contribué à construire une solution créatrice de valeur pour tous.  

Lorenzo Massis 

Thématiques

Pour aller plus loin

La pop fait le taf

Saison 1 épisode 27
OSS 117 : le crash-test de nos egos

L’ego dans la négo : les leçons de l’Histoire

Le gel d’ovocytes comme avantage social, une fausse bonne idée ?

Culture Bnau

Épisode 03
Explorer le passé pour anticiper le futur

Japon : ritualiser le départ à la retraite pour une transition réussie

Handicap : l’Europe trace la voie de l’emploi durable

Le Fika : les bienfaits
de la pause-café suédoise au travail

Royaume-Uni : L’ère des calmcations ou l’art de couper