Le boulot sans frontière

Le congé climatique, une réponse aux nouvelles réalités du travail ?

Voilà plus d’un an que l’Espagne a instauré un « congé climatique » permettant aux salariés de s’absenter jusqu’à quatre jours, sans perte de salaire, lorsqu’un événement météorologique majeur rend les déplacements dangereux. Créé dans la foulée des inondations meurtrières qui ont frappé la région de Valence à l’automne 2024, ce nouveau droit vise à éviter qu’un salarié ait à choisir entre sa sécurité et son salaire. Depuis, l’idée a traversé les frontières et plusieurs voix plaident désormais pour l’instauration d’un dispositif similaire en France. D’autres s’interrogent toutefois sur la pertinence d’un nouveau congé dédié et estiment que l’adaptation des conditions de travail au quotidien constitue un enjeu plus structurant.  

Des réflexions qui trouvent un écho particulier au moment où le pays connaît le printemps le plus chaud jamais enregistré depuis le début des relevés météorologiques en 1900. Car derrière la question du congé climatique se dessine un enjeu plus large : comment adapter le travail à un monde où les risques environnementaux deviennent une composante des conditions de travail ? Décryptage. 

Un droit né d’une catastrophe  

En novembre 2024, de graves inondations frappent la région de Valence et causent plus de deux cents morts. La catastrophe devient l’une des plus meurtrières qu’ait connues l’Espagne depuis plusieurs décennies. Très vite, la gestion de la crise suscite une vive polémique : plusieurs entreprises sont accusées d’avoir maintenu leur activité malgré les alertes météorologiques, obligeant certains salariés à continuer à travailler ou à se déplacer alors même qu’une alerte rouge avait été émise par l’Agence météorologique nationale. 

Face à l’émotion suscitée par le drame, Yolanda Díaz, Ministre du Travail et de l’Économie sociale, adopte le congé climatique. Les salariés peuvent désormais s’absenter jusqu’à quatre jours voire davantage si la situation l’exige lorsqu’une alerte météorologique orange ou rouge rend les déplacements trop dangereux. Durant cette période, leur rémunération est maintenue et prise en charge par l’État. L’objectif est clair : qu’aucun salarié ne soit contraint de choisir entre sa sécurité et son salaire. Si la mesure a été saluée comme une protection supplémentaire pour les salariés exposés à des événements météorologiques extrêmes, nous le verrons, plusieurs experts rappellent que l’adaptation au changement climatique ne peut se limiter à la gestion des situations d’urgence. Elle suppose également des transformations plus structurelles de l’organisation du travail, des infrastructures et des modes de déplacement.  

Le congé climatique dans le débat français 

L’Espagne n’est pas un cas isolé. Partout en Europe, les effets du changement climatique s’invitent progressivement dans les débats sur le travail. Et pour cause : la question n’est plus de savoir si les événements extrêmes vont se multiplier, mais comment les organisations vont s’y adapter. A ce titre, le droit français reste relativement discret sur les seuils de température à partir desquels une activité devrait être interrompue. Contrairement à certains pays européens, comme la Belgique et son indice WBGT, il n’existe pas de température maximale inscrite dans le Code du travail. L’employeur demeure néanmoins tenu de prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs » selon l’article L424-1. Pour autant, certaines professions bénéficient désormais d’une protection spécifique. Depuis 2024, les épisodes de canicule sont reconnus comme des intempéries permettant l’indemnisation des ouvriers du BTP au titre du chômage technique. Mais dans la majorité des secteurs, la situation reste plus floue. 

Le changement climatique est aussi un enjeu de santé au travail  

Les conséquences du changement climatique sur les conditions de travail sont déjà bien visibles. Selon un rapport d’Oxfam France publié en 2024, 36% des salariés français seraient exposés à des épisodes de chaleur extrême sur leur lieu de travail. Dans le même temps, seules 8% des entreprises françaises auraient une gestion suffisante des fortes chaleurs. Or, les effets de la chaleur sur l’activité professionnelle sont largement documentés. Comme le rappelle France Stratégie, les fortes températures provoquent un stress thermique susceptible d’altérer les capacités cognitives et physiques. Fatigue accrue, baisse de la vigilance, diminution de la concentration, allongement des temps de réaction, irritabilité ou encore ralentissement de la prise de décision figurent parmi les conséquences observées. À cela s’ajoutent l’augmentation des risques d’accidents du travail. Si les travailleurs exerçant en extérieur, notamment dans le bâtiment ou l’agriculture, apparaissent comme les plus exposés, ils sont loin d’être les seuls concernés. D’après l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS), certains métiers exercés à l’interieur mais en environnement chaud sont également impactés comme les fondeurs, soudeurs, buandiers ou encore cuisiniers, puisque la très forte humidité combinée à la chaleur rend le travail difficile à supporter.  

Les inégalités apparaissent également selon les territoires. Comme le rappelle France Stratégie, un ouvrier du bâtiment qui travaille dans un territoire ultramarin ne présente pas le même degré d’exposition au changement climatique que celui qui exerce le même métier dans le nord de la France. Le risque climatique ne dépend donc pas uniquement du métier exercé, mais aussi des conditions concrètes dans lesquelles il est réalisé.  

Enfin, comme souvent, les salariés les plus précaires cumulent parfois plusieurs facteurs de vulnérabilité puisque ce sont ceux qui ne dispensent pas forcément d’une possibilité de réaménagement d’horaires ou de possibilité de télétravail. Par ailleurs, même lorsque le télétravail est possible, tous les salariés ne bénéficient pas de conditions favorables à domicile pour faire face aux épisodes de chaleur. Dès lors, le changement climatique agit donc comme un révélateur, voire amplificateur des fragilités déjà présentes. 

Le congé climatique : un filet de sécurité plutôt qu’une solution durable ? 

Dès lors, pourquoi le congé climatique espagnol est-il si peu utilisé ? Peut-être parce qu’il intervient lorsque le problème est déjà là. Comme l’explique Clara Deslypere, consultante senior chez UTOPIES, le congé climatique a été conçu en réaction aux catastrophes soudaines, comme les inondations. « Face à des phénomènes plus progressifs, comme la chaleur, les salariés peuvent se sentir moins légitimes à mobiliser ce dispositif, tandis que les entreprises pensent pouvoir s’adapter sans mesures exceptionnelles. » Pour répondre à cette limite, elle préconise notamment l’interdiction de travailler au-delà d’une certaine température. A ce titre, l’INRS recommande des seuils d’alerte à partir de 28 °C pour les travaux physiques et de 30 °C pour les activités sédentaires.  

Cette réflexion met en lumière l’une des limites du congé climatique : s’il permet de protéger les salariés lors d’événements exceptionnels, il répond plus difficilement à des phénomènes appelés à s’installer dans la durée. L’enjeu réside alors moins dans la seule possibilité de s’absenter ponctuellement que dans la capacité des organisations à adapter durablement les conditions de travail.  

L’adaptation : un enjeu de société global 

Par ailleurs, l’adaptation ne peut pas se limiter au seul périmètre clos de l’entreprise. Comme le souligne Clara Deslypere, les organisations doivent déployer des stratégies globales, capables d’intégrer les infrastructures de transport, l’aménagement des bâtiments, les risques propres aux chaînes de valeur et, plus largement, l’ensemble de l’écosystème dans lequel évoluent les salariés. Une telle transformation suppose la création  d’instances de gouvernance capables d’intégrer les enjeux climatiques dans les processus de décision, qu’ il s’agisse de l’analyse des risques opérationnels, du choix de l’implantation des sites ou encore de l’adoption de principes d’architecture bioclimatique.   

Cette logique systémique dépasse d’ailleurs les frontières corporatives pour interroger les politiques globales. Le rapport économique de l’OCDE consacré à l’Espagne souligne ainsi la nécessité de renforcer les infrastructures résilientes, la préparation aux catastrophes et l’intégration des enjeux climatiques dans les politiques publiques. Une démarche ambitieuse qui repose sur la mobilisation de multiples acteurs et sur une meilleure coordination des différents échelons de décision.  

Dans cette perspective, le rôle du congé climatique reste à définir : s’agit-il d’un mécanisme de transition ou d’un outil d’ajustement à court termes ? Une chose est sûre, les organisations sont invitées à dépasser la simple gestion de l’événement extrême pour engager une réflexion de fond sur la soutenabilité à long terme de leurs modèles. 

Gabrielle Pastel 

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