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Construire un nouveau standard entrepreneurial, avec Tatiana Jama,
co-fondatrice de Sista

Le constat est sans appel. Malgré les discours sur la mixité, le dernier baromètre de l’association Sista et du BCG souligne une réalité persistante : seuls 1 % des capitaux investis dans les start-up françaises vont à des fondatrices. Mais pourquoi le plafond de verre semble-t-il si difficile à briser dans la French Tech ? Et quels leviers actionner pour transformer durablement cet écosystème ? Décryptage avec Tatiana Jama, co-fondatrice de Sista et Sista Fund. 

Comment avez-vous pris conscience que le système de financement actuel était défaillant pour les femmes, au point de créer Sista ? 

Tatiana Jama : J’ai eu la chance d’entreprendre pendant 15 ans, de lever des fonds et de vendre ma société. J’ai longtemps cru que tout allait bien dans le monde de l’entrepreneuriat, jusqu’à ce que je commence à compter. J’ai réalisé que sur les dix dernières années, seulement 2 % de l’argent du venture (le capital-risque qui finance l’innovation, NDLR) était allé à des femmes entrepreneuses. J’ai trouvé cela absolument hallucinant. J’ai donc décidé de corriger cette anomalie de marché en créant une association puis un fonds pour financer les femmes entrepreneuses et les équipes paritaires. C’est pour moi une question de performance, mais aussi d’impact social.  

Diriez-vous qu’avec Sista vous avez souhaité sortir de l’économie classique pour ouvrir davantage de portes ? 

Tatiana Jama : Au contraire, je me suis justement insérée dans l’économie classique. Je ne voulais pas faire quelque chose de différent, mais prouver qu’avec les mêmes outils, en investissant sur des femmes, on pouvait surperformer. Je n’ai pas voulu aller vers des outils de type philanthropiques, car je considère qu’une logique de performance est tout à fait possible avec des équipes féminines ou paritaires. 

Il faut comprendre que le monde de l’entreprise classique, bien que non parfait, a été régulé, notamment par la loi Copé-Zimmermann. L’entrepreneuriat, lui, est un monde qui ne s’est pas régulé. On a cru qu’on ferait mieux que les autres par nature, mais c’est l’inverse. Aujourd’hui, le Next 40 fait moins bien que le CAC 40 en termes de mixité, ce qui est une catastrophe.  

Justement, où en sommes-nous aujourd’hui en termes d’évolution ?  

Tatiana Jama : Je suis d’un naturel positif, mais les derniers chiffres du baromètre BCG montrent que l’intelligence artificielle est une grande claque pour la mixité. Globalement, les chiffres ne sont pas bons. 

Cependant, il y a un point très positif à retenir : une nette progression de l’entrepreneuriat en parité, +8 points ces dernières années ! C’est à mes yeux la vraie réponse. Un homme et une femme qui créent une boîte ensemble n’ont pas les mêmes problématiques de parité que deux hommes. Cela se ressent dès les trois premières années et jusque dans les futurs Comex. Le bémol, c’est que les chiffres globaux sont écrasés par des méga-levées de centaines de millions qui sont, elles, exclusivement portées par des équipes masculines. 

Pourquoi l’essor de l’IA semble-t-il autant défavorable aux femmes ?  

Tatiana Jama : C’est un problème complexe qui commence dès l’enfance. On hérite d’un système éducatif qui n’oriente pas assez les filles vers les filières d’ingénieurs. Auparavant, dans le digital, on pouvait entreprendre sans background technique pur. Aujourd’hui, en IA, ce background est scruté. On voit une progression en Medtech parce que les femmes y sont historiquement présentes, mais les écoles d’ingénieurs restent à la traîne. 

C’est donc une question d’orientation précoce, mais aussi de stéréotypes et du narratif autour du « geek ». Il faut un récit plus inclusif. Et quand on change les process, ça marche. Par exemple Sophie Viger à l’École 42 a augmenté de 30 % la part de filles dans son école en revoyant simplement le système de recrutement. 

Quelle stratégie mettre en place pour faire face à ce constat ? 

Tatiana Jama : Je pense qu’il est essentiel que chacun fournisse des efforts là où il en a le pouvoir. Chez Sista et SistaFund, nous créons des écosystèmes inclusifs pour aider les femmes à lever des fonds, et nous constatons que cela fonctionne concrètement. Avec Sista, sur les trois dernières années, nous avons permis de lever 352 millions d’euros, ce qui est un chiffre considérable. Si une association a réussi, à son échelle, à créer de telles trajectoires, c’est la preuve que lorsque les femmes possèdent les codes, elles réussissent parfaitement à lever des fonds. Et c’est pourquoi je suis convaincue que chaque acteur, dans son propre secteur, doit faire preuve d’une politique volontariste. C’est en agissant chacun à notre niveau que nous ferons réellement avancer les choses. 

Concernant l’IA spécifiquement, nous avons lancé une cohorte avec AWS. On nous disait qu’on ne trouvait pas de femmes en IA. Comme le disait Christine Lagarde : « Quand on ne cherche pas, on trouve des excuses, quand on cherche, on trouve des femmes. »  Nous avons cherché, nous avons reçu 500 candidatures et identifié 12 startups géniales qui cartonnent et lèvent des fonds. Notre métier, c’est de contrer les excuses. 

Comment favoriser concrètement cette parité au sein des startups ? 

Tatiana Jama : Je pense qu’il faut d’abord communiquer massivement sur le sujet. Nous sommes dans une logique de rôle modèle évident. D’ailleurs, quand on voit des entrepreneurs entreprendre en parité, cela donne terriblement envie. 

C’est ce que nous constatons typiquement chez SistaFund où nous avons énormément d’équipes paritaires, et nos cinq derniers investissements sont d’ailleurs des équipes mixtes. Plus on le voit, plus cela devient la norme.  

Pendant longtemps, le standard a malheureusement été le 100 % masculin et tout le monde l’a reproduit. Si l’on veut créer un nouveau standard, il faut impérativement bâtir des imaginaires qui vont dans ce sens. Au bout du compte, la création d’entreprise répond souvent à une logique de récit un peu aventurier. Plus nous injecterons de la parité dans ces récits d’aventure, plus elle aura de chances de se généraliser dans la réalité. 

Propos recueillis par Elise Assibat 

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