Souvent réduite à l’achat d’un siège réglable ou d’une souris verticale, l’ergonomie est une discipline qui englobe pourtant des dimensions plus larges. À la fois organisationnelles, psychologiques et collectives. Alors que comprendre de cette science du travail encore méconnue ? Entretien avec Amivi-Sika Dogbolo, consultante et ergonome chez Alternego sur le rôle crucial de l’ergonomie dans la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT).
En quoi l’ergonomie dépasse-t-elle la simple dimension matérielle ?
Amivi-Sika Dogbolo : L’ergonomie est la science de l’être humain au travail. Elle étudie l’ensemble des interactions entre un individu et son environnement professionnel. Et l’humain n’est pas qu’un corps physique ! Certes, l’ergonomie traite de réalités matérielles, comme le rapport physique d’un salarié à sa chaise ou à ses outils. Mais elle englobe aussi la dimension sociale. Soit la manière dont nous interagissons avec nos collègues, nos managers ou nos clients. Enfin, elle intègre aussi la dimension psychologique et émotionnelle. Comment on se sent au travail, les charges mentales que l’on traverse… Tout ce qui découle de l’activité est du ressort de l’ergonomie, et toutes ces dimensions sont imbriquées.
Prenons un exemple d’actualité avec la canicule. Travailler sous une forte chaleur est une contrainte physique évidente, mais elle a aussi des répercussions psychologiques immédiates. La concentration baisse, la fatigue s’accumule, l’irritabilité augmente et les relations sociales se tendent. La chaleur n’est pas qu’un sujet matériel, elle affecte l’écosystème complet du travailleur. Et l’ergonomie possède toute l’amplitude pour y répondre.
Comment l’ergonomie contribue-t-il directement à la QVCT, sur les plans physique et psychologique ?
Amivi-Sika Dogbolo : L’ergonomie repose sur un mantra fondamental : « Comprendre le travail pour le transformer ». Autrement dit il s’agit de partir des observations de terrain pour modifier concrètement les situations de travail. Cela permet d’identifier ce qui fait obstacle, mais aussi ce qui fait ressource pour les salariés, afin d’impacter positivement l’ensemble de leurs conditions de travail.
Mais pour transformer le quotidien, nous ne concevons pas uniquement des objets physiques. L’ergonomie s’applique tout autant à l’architecture des logiciels, à l’aménagement des horaires ou encore aux modèles managériaux. L’analyse fine d’une activité peut révéler qu’une organisation en holacratie sera particulièrement pertinente pour une structure, alors qu’elle s’avérera totalement inadaptée pour une autre. Le rôle de l’ergonomie est d’ajuster l’organisation à la réalité du travail, et non l’inverse.
Justement, que nous dit l’ergonomie sur l’aménagement des espaces de travail et les dynamiques collectives ?
Amivi-Sika Dogbolo : C’est un sujet passionnant et souvent sous-estimé. Pour concevoir un espace de travail performant, il faut partir de l’activité réelle. Observer, mener des entretiens, comprendre les contraintes opérationnelles quotidiennes… Un espace de travail réussi se conçoit toujours en cohérence avec le métier.
Si une activité exige une forte concentration ou de longs appels, il faut multiplier les bulles d’isolement. À l’inverse, si le métier repose sur le débat, la co-conception et le travail d’équipe, l’espace doit stimuler le dialogue.
On peut faire un parallèle avec l’architecture ou le nudge (L’incitation douce par le design, NDLR). La conception d’une table, d’une chaise, mais aussi l’agencement global de l’espace et les mètres carrés entre les salles reposent sur une approche scientifique. Tout cela va favoriser, ou non, le collectif, le dialogue et le brainstorming. Même la lumière va influer sur les comportements. Tout se pense et se déploie en cohérence avec le métier que l’on aura analysé.
Trop souvent, on voit des bureaux qui sont « beaux » ou « cools », mais qui ne sont absolument pas adaptés aux besoins réels des équipes. C’est là qu’intervient l’ergonomie de conception par exemple. En collaborant avec les architectes et les designers, son rôle est alors de garantir que le design reste au service de l’activité.
Comment cette discipline évolue-t-elle aujourd’hui ?
Amivi-Sika Dogbolo : C’est une science relativement jeune, née dans les années 1950-1960, moins connue que la sociologie ou la psychologie du travail, qui souffre de beaucoup d’idées reçues. On se dit souvent que l’ergonomie n’est que physique. Et c’est vrai qu’à sa naissance , c’était très ancrée dans l’époque industrielle, ce qui l’a davantage axée sur les risques physiques. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Il faut aussi casser l’idée reçue que l’ergonomie est un luxe qui coûte forcément cher. C’est tout l’inverse. Le principe fondamental, c’est de chercher comment adapter, le plus simplement possible, le travail et ses conditions à l’être humain. L’objectif n’est pas de dépenser des fortunes, mais de comprendre que de micro-ajustements (déplacer un outil, réagencer un espace, modifier un flux) suffisent parfois à transformer radicalement le quotidien. D’ailleurs, l’expression « chaise ergonomique » vendue en magasin est avant tout un argument marketing. Un objet ne peut pas être ergonomique en soi, il ne le devient que s’il est adapté à une situation de travail précise.
Heureusement, les lignes bougent et même si l’évolution reste lente, je vois dans nos métiers que le marché prend de plus en plus conscience de sa valeur globale.
Comment les entreprises peuvent-elles s’en emparer concrètement ?
Amivi-Sika Dogbolo : Le physique et le psychique étant intrinsèquement liés, imposer à un salarié des conditions matérielles dégradées envoie un mauvais signal à son mental. Le collaborateur en vient à se dire : « Mon employeur ne me donne pas les bons outils pour travailler, je me blesse, on ne prend pas soin de moi. » Ce qui n’était au départ qu’un risque physique ou un accident du travail se mue alors en une profonde souffrance psychologique, alimentée par un sentiment d’abandon et de non-reconnaissance. L’ergonomie peut alors jouer un rôle capital dans la prévention des risques psychosociaux.
Enfin, cette science devient vitale face au dérèglement climatique, aux fortes chaleurs et à la raréfaction des ressources. À l’ère de la transition écologique, notre mission est désormais de concevoir un management soutenable et un travail durable, ce qui implique un double impératif. D’une part pour l’être humain, en concevant un travail qui tient dans le temps et que l’on peut exercer tout au long de sa carrière sans être « abîmé » après plusieurs années. D’autre part pour l’activité elle-même, en repensant les organisations pour qu’elles persistent de manière éco-responsable sans risquer d’être arrêtées parce qu’elles sont devenues trop polluantes. La soutenabilité est le grand défi de notre époque, tant pour la survie des entreprises que pour la préservation de la santé humaine. Et modifier les conditions de travail avec l’aide d’un ergonome est, sur le terrain, un levier incontournable pour y répondre.
Propos recueillis par Elise Assibat
