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Fin des records, fin de la performance ?

Dans un monde où la fin des records sportifs individuels est attendue d’ici 2060,
quel impact pour la compétition et la conception même de la performance
?

La fin des records sportifs individuels est attendue d’ici 2060. On s’y attendait un peu, tant il est devenu rare qu’un athlète pulvérise un chrono en compétitions internationales sans que ne pèse sur sa prouesse le lourd soupçon du dopage. Mais c’est désormais plus qu’une intuition : l’IRMES, laboratoire de l’INSEP, a pu objectiver que l’humain aura bientôt épuisé ses capacités de dépassement physique.  

Il aura fallu moins de deux siècles, entre l’invention de la performance sportive telle que nous la concevons  et l’atteinte de 99% des capacités athlétiques humaines en 2008.  

Puisque la naissance de cette vision de la performance sportive est contemporaine de l’émergence de notre vision de la performance économique, pouvons-nous dresser des trajectoires parallèles et prévoir que ce qui se passe aujourd’hui dans les stades se produira aussi sur les marchés à court terme ?   

Aux origines de la performance 

Pour répondre à cette question, il nous faut effectivement nous pencher sur l’histoire de la performance. Et remonter, avec le sociologue Guillaume Lecoeur, auteur de l’essai Le travail comme performance, au milieu du XIXè siècle quand trois mouvements se rejoignent : la révolution de la physiologie, l’émergence du darwinisme et l’industrialisation.  

La physiologie, discipline du fonctionnement des organismes vivants, connaît dans les années 1860 une véritable révolution avec les développements de la médecine expérimentale. Où dans les labos, on teste la résistance d’animaux cobayes au stress, à la fatigue, à la privation de nourriture, à l’effort etc. afin d’identifier les limites de leurs capacités… À ne pas mourir ! Où l’on s’intéresse aussi aux conditions qui permettent de repousser ces limites : la qualité de l’alimentation, l’entraînement, le progrès par paliers, le temps de récupération, les motivations… De cette approche physiologiste, la performance hérite l’idée du dépassement. Plus vite, plus fort, plus haut, comme dirait la devise des JO.  

À la même époque, Darwin fait connaître sa théorie de la sélection naturelle dans toute l’Europe. Quoique ses écrits soient complexes et méritent d’être lus avec finesse, rappelle utilement Daniel Milo dans La Survie des médiocres, les élites économiques et politiques du temps de Darwin en retiennent principalement l’idée d’une nature par essence concurrentielle, sélective, tournée vers l’élimination des plus faibles et le triomphe des plus forts. La performance s’imprègne de cette perception du darwinisme en intégrant le principe de compétition.  

Et c’est dans cette même période que la révolution industrielle opère le passage d’une économie locale de subsistance à une économie de produits manufacturés à grande échelle. Cette transition repose principalement sur de nouvelles temporalités permises par le développement des transports et sur la mécanisation de la production. Elle se réalise à travers la division du travail et se concrétise dans la standardisation adossée à des processus opérationnels. La performance s’en trouve teintée d’idéaux de rapidité, de spécialisation et de conformité.  

Nés dans ce même bain historique, le sport moderne comme l’entreprise ont bel et bien de nombreux points communs, au moins dans leur corpus généalogique.  

La performance sociale 

Mais le tableau du rapprochement entre performance sportive et performance des entreprises ne serait pas complet si l’on n’évoquait pas les tensions qui, dès les origines, se font jour entre objectifs compétitifs et idéaux sociaux. En effet, dès sa naissance, le sport moderne est à la fois attendu sur la promotion d’exploits spectaculaires frôlant l’inhumain et sur un rôle social et sanitaire, pourrait-on dire humaniste. Il faut pousser l’athlète au bout de ses capacités quitte à l’épuiser, l’user voire le tuer (on situe le premier mort du dopage – à moins que ce ne soit du surmenage – en 1896, année même de lancement des JO de l’ère moderne). Mais le sport doit aussi être un vecteur de bien-être, un outil d’éducation de la jeunesse, un loisir sain pour les travailleurs, une distraction utile et nécessaire à la paix sociale.  

L’entreprise s’en empare d’ailleurs, dans le cadre de ses actions paternalistes que d’aucuns considèrent comme les ancêtres de la qualité de vie au travail. C’est que l’entreprise, en même temps qu’elle fascine par les technologies qu’elle intègre à son processus de production capable de remplacer l’humain par endroits, les records de productivité dont elle témoigne et le chiffre d’affaires qu’elle fait croître incessamment, est très rapidement attendue elle aussi sur une fonction sociale. On lui demande de créer de l’emploi, c’est une chose, mais aussi de contribuer à l’instruction des populations, à leur sédentarisation, à l’adhésion à la citoyenneté et à l’appropriation des usages sociaux urbains (au sens premier de « civilisés »), aux politiques sanitaires (on est aussi au temps de l’hygiénisme) etc.  

Autrement dit, en sport comme en entreprise, la performance contient depuis toujours une dialectique de la loi du plus fort et de l’inclusion de tous.   

La performance en panne ? 

Notre question est : que devient cette dialectique quand la loi du plus fort perd toute dynamique, faute d’enjeu de dépassement ? La performance sportive reste-t-elle possible s’il n’y a plus de records à battre comme ce sera le cas d’ici une poignée d’années ?  

Comme un effet d’écho, nous apprenons que les limites des capacités athlétiques humaines sont atteintes à peu près en même temps que nous prenons conscience des limites des capacités de la planète à nous fournir des ressources sont en voie de l’être. Et la même question se pose alors pour le monde de l’entreprise : la performance a-t-elle encore un avenir et un sens s’il n’est plus possible (ni souhaitable) de produire et vendre plus, plus vite, plus loin ?  

Reste la performance sociale, tout de même. On pourrait garder le sport pour ses vertus autres que compétitives, non ? Et l’entreprise pour des raisons autres que profitables ! La proposition est tentante mais elle omet que la performance sociale — qui n’est pas synonyme de politique sociale — n’existe en tant que telle qu’à travers la dialectique de performance. Les entreprises en tout cas la conçoivent difficilement sans la croissance. Faire plus pour la planète et pour la société sans faire plus de chiffre d’affaires, de rentabilité et de profit, c’est une perspective qui fera s’exclamer plus d’un dirigeant : « on n’est pas une asso ! pas un service public ! ». 

C’est dire si la problématique est identitaire ! Le sport peut-il être le sport sans la compétition ? L’entreprise peut-elle être l’entreprise sans la conquête ?  

Le sport au défi de se réinventer 

Intéressons-nous aux pistes que creuse le monde sportif pour répondre à cette question. Très tôt rattrapée par le défi des limites, la performance sportive a déployé 3 stratégies d’adaptation : 

1/ La norme. C’est assez intuitif pour le monde sportif qui ne fait exister une discipline que lorsque celle-ci se dote de règles du jeu. Des règles qui posent le principe de prohibition de la tricherie et un certain nombre d’obligations et interdictions dans les pratiques. La figure de l’arbitre (incarnée aussi par les instances disciplinaires du sport) sans la présence duquel la compétition n’est pas considérée comme valable agit à la fois en régulateur de ce qui se passe sur le terrain et en interface protectrice du respect du cadre sportif face aux pressions des parties prenantes externes. Norbert Elias notait dans Sport et Civilisation en 1986 combien l’histoire du sport est celle d’une inflation des règlements… Pour ce sociologue des émotions collectives, le travail incessant de formalisation et de rénovation de la règle dans le sport correspond à son intrinsèque fonction de contrôle de la violence. Autrement dit, la règle fixe des limites à la performance afin que celle-ci ne devienne pas plus brutale que la société dont elle doit contenir la brutalité. Ainsi, par exemple, la Fédération de rugby a décidé d’interdire à partir du 1er juillet 2024 la « prise crocodile » identifiée comme dangereuse pour les joueurs en défensive.  Est-ce que l’on pourrait dire que la règlementation visant la réduction des externalités négatives des entreprises et leur prise d procède d’une logique similaire?

2/ L’innovation. L’histoire du sport est une histoire d’inventions. On ne cesse de créer de nouvelles disciplines et cela est encore plus manifeste dans les périodes où le sport est questionné sur sa fonction sociale, voire directement accusé de produire des maux. Pour se convaincre de la capacité d’innovation du sport, on peut donc d’abord s’intéresser au foisonnement des disciplines de handisport depuis les années 1960. Parmi les plus récentes, citons le frame-running ou le rafroball, activités clairement inscrites dans une dynamique d’inclusion. On peut aussi s’attarder sur les innovations qui répondent à la problématique de la pratique en mixité. Les innovations ici citées participent d’une rénovation de la dialectique performance compétitive/performance sociale. 

Mais au chapitre de l’innovation, il ne faudrait pas passer à côté de la tentation du sportif augmenté qui commence évidemment avec le dopage chimique. Mais voilà que des athlètes « valides » défiés sur leur piste par des athlètes équipés de lames de course s’inquiètent d’une concurrence déloyale et que l’on s’alarme des éventuels mésusages qui pourraient demain être faits de la technologie de bio-impression des organes. Là, ce sont les possibles excès de la performance compétitive qui sont en jeu ; si d’aventure l’humain ne cédait pas humblement devant la fin annoncée des records mais prenait le parti de repousser les limites du corps en le modifiant.  

3/ Le collectif. Placé devant la limite des capacités physiques des individus, le sport mise de plus en plus sur les disciplines collectives pour redéployer sa culture de la performance. On se jetterait volontiers sur cette tendance pour annoncer le triomphe des valeurs associées à la performance sociale : esprit d’équipe, coopération, solidarité… Mais n’y voyons pas trop hâtivement la solution à tous les problèmes de la performance sportive. Le dopage est loin d’être absent dans les sports co’, le rugby étant aujourd’hui la deuxième discipline la plus touchée, après le MMA mais avant le cyclisme et l’athlétisme selon le dernier rapport d’activité de l’AFLD. C’est le football qui vient juste après. Cette épidémie de dopage dans les sports collectifs, et ce jusque dans la pratique amateur, en dit long sur la coexistence (paradoxale ?) d’une logique de performance individuelle avec la dynamique de performance collective. Le mythe du surhomme ne cède pas si facilement devant le principe du « réussir ensemble ». Un peu comme le mythe de l’entrepreneur fait de la résistance dans les figurations du leadership au moment même où l’on promeut les modèles participatifs et autres organisations plus horizontales en même temps que la prise en considération des parties prenantes de l’entreprise.

Une « performance limitée » est-elle possible ?  

Dans le sport comme dans le monde économique, il est manifestement difficile de se heurter à la limite. Un peu comme s’il était foncièrement contradictoire, sinon carrément incompatible de supporter la finitude tout en recherchant la performance

Pour certains entrepreneurs, l’affaire est entendue : puisque la terre a ses limites, il faut se tourner vers le ciel qui n’en a pas – pas que l’on sache encore, en tout cas. Et d’investir dans une nouvelle conquête de l’espace, quitte à contribuer par cela-même encore un peu plus à l’épuisement de notre planète. Une lecture psychanalytique ramènera volontiers cette pulsion à un faible niveau de tolérance à la frustration. On se permet toutefois de douter du pouvoir de conviction de cette analyse pour ramener à la raison tellurique ceux qui sont lancés dans la course vers de nouveaux infinis. D’autant que leurs fantasmes exercent un certain pouvoir de séduction sur nombre d’entre nous qui dans le renoncement au « plus vite, plus haut, plus loin », s’effraient du spectre de la régression.  

Ne pas avancer plus vite, est-ce s’arrêter ? Ne pas monter plus haut, se rabaisser ? Ne pas aller plus loin, revenir en arrière ? C’est ce qui semble l’évidence pour les plus farouches opposants aux approches qui contestent aujourd’hui la logique de performance. Et d’assimiler la mise en cause de la performance à une promotion de la décroissance, volontiers associée à une maussade perspective de vie molle, austère, privative voire punitive.  

Il est temps pourtant de dépasser la caricature pour s’intéresser de plus près à une pensée riche de plus de cinq décennies de travaux sur les limites du logiciel de performance qui adressent avec intelligence la question de la valeur (Bernard Stiglitz, Serge Latouche…), le travail (André Gorz, Dominique Meda…), la matérialité (Paul Ariès, Vincent Cheynet…), la santé (Alain Ehrenberg), l’évolution (Olivier Hamant, Daniel Milo…) et qui tous ensemble questionnent nos croyances. Et si la performance en était une, finalement ?  

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