Le boulot sans frontière

Próspera, l’enclave libertarienne au bord des Caraïbes

Créer une entreprise en quelques clics, payer jusqu’à 1 % d’impôts, expérimenter des traitements médicaux interdits ailleurs, régler ses différends devant des tribunaux privés… Bienvenue à Próspera. Installée sur l’île hondurienne de Roatán, cette enclave libertarienne promet à ses résidents une chose : le moins de contraintes possibles. Dans ce territoire imaginé par des investisseurs de la Silicon Valley, la liberté n’est plus seulement un droit que l’on acquiert 5 semaines par an, mais un principe d’organisation. Une manière de voir jusqu’où peut nous mener le désir de nous affranchir de tout ce qui nous ralentit. Décryptage de ce véritable paradis des libertariens. 

L’entreprise comme modèle politique

Fondée en 2017 sur l’île de Roatán, au Honduras, Próspera s’étend sur 400 hectares, soit une superficie à peine deux fois plus grande que la ville de Monaco. Cette enclave, créée dans le cadre d’une ZEDE (Zone pour l’emploi et le développement économique), bénéficie d’un statut juridique inédit : elle dispose de son propre système fiscal, de tribunaux autonomes et d’une large autonomie de gouvernance. Soutenue par des investisseurs de la Silicon Valley, parmi lesquels Peter Thiel, Marc Andreessen ou encore Sam Altman, elle ambitionne de devenir la « start-up city » de référence, où l’innovation primerait sur la bureaucratie. L’idée s’inspire directement des charter cities, un concept développé en 2009 par l’économiste états-unien Paul Romer, futur prix Nobel d’économie, qui imaginait confier l’administration de territoires peu peuplés à des institutions alternatives afin d’accélérer leur développement économique. En moins de dix ans, Próspera revendique ainsi la création de plus de 3 000 emplois grâce à quelque 200 entreprises, principalement dans les secteurs des cryptomonnaies et des biotechnologies. Son maire, Jorge Colindres, résume la philosophie du projet sans détour : « Les entreprises préfèrent être à Próspera parce qu’il y a de meilleures réglementations. Les lourdeurs bureaucratiques sont extrêmement frustrantes pour les scientifiques. »

Et à Próspera, cette philosophie prend très vite une forme concrète. Dans les laboratoires installés sur l’enclave, des chercheurs développent des thérapies à base de cellules souches, des implants sous-cutanés ou encore des technologies de biohacking qui seraient soumises à des procédures bien plus longues ailleurs. Le documentaire The World’s Most Advanced Libertarian City de la chaîne Yes Theory montre par exemple des résidents s’implantant une puce de la taille d’un grain de riz dans la main pour partager instantanément leurs coordonnées, ou encore un aimant encapsulé dans du titane permettant de ressentir les champs électromagnétiques. Tandis que d’autres équipes travaillent quant à elles sur des traitements expérimentaux contre des maladies neurodégénératives. De quoi attirer scientifiques, entrepreneurs et techno-optimistes venus du monde entier, séduits par la promesse d’innover plus vite, dans un décor de carte postale au bord de la mer des Caraïbes.

Les zones d’ombre derrière l’utopie 

Si Próspera fascine, c’est aussi parce qu’elle touche à une aspiration universelle : le désir de relâcher la pression et de desserrer les règles du quotidien. Les vacances en sont souvent l’expression la plus évidente. Próspera transforme cette quête d’évasion aspiration en projet de société politique.

Mais à partir de quel moment ce besoin légitime de respirer bascule-t-il dans le refus de toute limite ? Le philosophe britannique Isaiah Berlin rappelait pourtant dans Deux concepts de la liberté (1958) que la liberté ne consiste pas uniquement à supprimer les contraintes ; elle suppose aussi d’organiser la coexistence des libertés, afin que celle des uns ne s’exerce pas au détriment des autres.

Le choc de deux mondes

Sur le papier, Próspera ressemble à une utopie grandeur nature pour tous ceux qui souhaiteraient une vie meilleure. Pourtant, en quittant les laboratoires pour les villages voisins, le récit est plus contrastée. Dans le documentaire de Yes Theory, les habitants de Roatán racontent qu’aucun panneau n’indique l’entrée de l’enclave. Certains ignorent même ce qui s’y construit réellement. Une frontière presque invisible, mais bien réelle, sépare deux visions du monde diamétralement opposées entre les habitants de Prospéra et ceux du reste de l’île. En effet, tout le monde ne peut pas participer à l’expérience. Et peut-être encore moins au Honduras, troisième pays le plus inégalitaire d’Amérique latine sur le plan économique et social, après Haïti et la Colombie avec un indice de Gini de 0,47. 

La preuve, à Crawfish Rock, village voisin de Próspera, plusieurs habitants dénoncent des risques d’expropriation ainsi que l’accaparement des ressources en eau. « Nous ne nous sommes jamais sentis aussi en danger », témoigne Luisa Connor, représentante de la communauté. Selon elle, un puits utilisé par les habitants se serait asséché tandis que l’enclave poursuivait son développement. Alors que les promoteurs promettent d’éradiquer la pauvreté par l’investissement privé, leurs opposants redoutent que cette richesse ne s’édifie au détriment des ressources et des terres des communautés historiques.

Au-delà des querelles foncières, Próspera pose une question politique fondamentale : peut-on traiter la gouvernance comme un produit ? Pour les promoteurs de Próspera, la réponse est oui. « Nos concurrents sont tous les gouvernements du monde », résume le maire Jorge Colindres. Dans cette logique, l’État n’est plus envisagé comme une institution politique mais un fournisseur de services, mis en concurrence pour attirer habitants et entreprises. Pourquoi tenter de réformer un système jugé trop lent lorsqu’il suffirait d’en créer un nouveau, plus agile et plus performant ?

Et si certaines règles étaient nécessaires ?

Au fond, Próspera n’est peut-être pas une anomalie, mais le miroir grossissant d’une aspiration que nous partageons déjà. Quête de simplification, besoin de flexibilité, rejet de la lourdeur administrative… L’enclave pousse cette logique d’optimisation à son paroxysme.

Cependant à vouloir supprimer toutes les frictions, on finit parfois par oublier que certaines d’entre elles ne sont pas des dysfonctionnements, mais des espaces de négociation. Une démocratie progresse rarement à la vitesse d’une start-up, précisément parce qu’elle prend le temps de concilier des intérêts divergents, de protéger les biens communs et d’inclure ceux qui ne possèdent ni le capital ni les moyens d’innover. Le véritable luxe ne réside peut-être pas dans l’absence totale de règles, mais dans notre capacité collective à distinguer les contraintes qui nous enferment de celles qui rendent possible la vie en commun.

Gabrielle Pastel

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