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La réalité des «quits» : Vers de nouveaux curseurs d’acceptabilité

« Le Quiet Quitting : la nouvelle tendance qui affole le monde du travail » ; « Big Quit : pourquoi les chefs d’entreprises craignent que le phénomène ne s’amplifie encore en 2023 » ; « Pénurie de main-d’œuvre : pourquoi ça va durer ? » …  C’est à coup de formules chocs que les médias, les politiques, les employeurs, les salariés (et bien d’autres), se sont fait régulièrement et massivement le relais de ces trois phénomènes. À tort ou à raison ? De quoi ces « QUITS » sont-ils le nom ?

Si cette tendance au désengagement a insufflé un vent de panique sur le marché du travail et dans les médias, elle vient aussi complexifier la lisibilité et la compréhension de la réalité qui se cache derrière. Alors qu’en est-il réellement ? Cette série de « Quits » se contenterait-elle de démasquer la grosse flemme dont les Français seraient soudainement atteints ? Ou reflèterait-elle des revendications bien plus profondes qui réinterrogent le rapport au travail ?  

Donnons-nous ici le défi de déconstruire les interprétations hâtives qui n’ont eu de cesse d’alimenter ce consensus populaire. Une rétrospective à travers le prisme des science sociales est nécessaire pour appréhender différemment les réalités du monde du travail. Remettons alors des idées dans le débat en clarifiant nos trois mouvements qui ont fait la une des médias. À commencer par celui dont tout est parti.  

Les « quits », ou l’art de provoquer un vent de panique  

La trilogie démarre en 2021 par une vague de démission sans précédent aux États-Unis, avec près de 48 millions d’américains qui se retirent de leurs fonctions. Si l’on se réfère aux grands titres qui ont fait la une des médias français, il faut attendre 2022 pour que celle-ci semble a priori se déporter outre-Atlantique. Un niveau de démission historique s’observe alors en France à cette époque, avoisinant près de 520 000, dont 470 000 démissions de CDI. Pour autant, la DARES relativise ce constat dans un rapport qui explique que : « Le taux de démission serait un indicateur cyclique, bas durant les crises, qui augmente en période de reprise, et ce d’autant plus fortement que l’embellie conjoncturelle est rapide ».

Ainsi, dans un contexte post CoViD-19, rythmé par une phase de reprise économique, de nouvelles opportunités ont inondé le marché du travail, incitant les salariés insatisfaits à voguer vers de nouveaux horizons… La DARES complète cette analyse avec un indicateur qui met en exergue un taux d’emploi lui aussi plus élevé qu’avant la crise. Ainsi, le Big Quit Français tel que nous l’appréhendons dans l’imaginaire collectif n’aurait pas eu lieu, puisque qu’environ 8 démissionnaires sur 10 auraient été en emploi dans les 6 mois qui ont suivi. 

 Alors que retenir de cette observation ? Le contexte de reprise de 2022 semble offrir une situation favorable aux salariés, en faisant basculer le rapport de force et le pouvoir de négociation en matière de rémunération et des conditions de travail. Et après ?  

L’importance accordée au travail vit-elle un sévère déclin ?  

La période estivale de 2022 remet ensuite une pièce dans la machine puisque c’est autour de la « pénurie de main d’œuvre », de faire la une des actualités. Le marché du travail se caractérise alors par une multitude d’emplois « vacants », en attente de trouver preneurs. En parallèle, de nombreux baromètres n’ont eu de cesse d’alerter sur le désolément des employeurs dans un contexte où l’on dénombre presque toujours 5 millions de demandeurs d’emploi toutes catégories confondues. Ce constat témoignerait alors d’un paradoxe : d’une part des employeurs en attente de travailleurs, d’autre part des individus en demande d’un travail. Et rapidement, l’opinion populaire, alimenté de l’idéologie néolibérale, ne se fait pas prier pour conclure que les Français seraient devenus flemmards.    

Le sociologue Nicolas Roux conteste cette interprétation qui se limiterait à un « refus du travail», d’une frange de la population pour qui l’intérêt, la motivation et la valeur travail seraient devenu inexistants. Un constat qu’il caractérise même « d’idée reçue qui ferait diversion » face au malaise profond du marché du travail  ; celui de l’instauration d’un précariat généralisé qui dégrade l’emploi (faibles niveaux de salaire, conditions de travail dégradées, contrats source d’incertitude prolongée…). Une diversion qui témoigne surtout de la nécessaire (re)valorisation de la qualité des emplois, des conditions de travail… Et in fine de l’attractivité des métiers.  

Les Français sont-ils épris d’une grosse flemme au travail ?  

Last but not least, c’est au tour du « Quiet Quitting », manifestation d’un relâchement collectif, de faire trembler la culture de la performance. Signe d’une distanciation et d’un retrait au travail, ces comportements ont fait l’objet d’analyse psychosociologique ayant donné lieu à plusieurs études sur le freinage ouvrier, la grève perlée ou plus récemment, le désengagement du travail. Elles mettent en lumière les mécanismes à l’œuvre, sous lesquels les opérateurs parviennent à exprimer un mécontentement général, à ralentir la cadence, à freiner simplement, tout en restant silencieux. Selon les représentations idéologiques, ces comportements semblent faire l’objet de représentations contrastées : pour certains, il n’est autre qu’un goût de l’effort disparu ; quand pour d’autres, ces comportements témoignent du reflet d’un déplacement des curseurs de l’acceptabilité au travail (crise de sens au travail, préoccupation écologique, articulation des temps de vie)… 

Les QUITS : le reflet d’un déplacement des curseurs de l’acceptabilité au travail

Autant de revendications qui peinent aujourd’hui à s’installer dans l’agenda des négociations et qui continuent d’alimenter les maux du travail : moral en berne, sentiment d’injustice, découragement, désengagement… Bref, « à quoi bon se donner du mal puisqu’à l’arrivée ce sera business as usual », comme l’illustre Marie Donzel, experte en innovation sociale, dans son article « Quiet Quitting : et si Gaston Lagaffe faisait le diagnostic ? ».

Cette floraison de concepts (« Big Quit », « Quiet Quitting »…) démontre ô combien il existe un solide consensus en France. Autant sur la dégradation du rapport au travail et de l’importance accordée au travail que sur l’urgence d’effectuer un retour au bon sens pour penser le travail au-delà de sa seule valeur économique. Mais comment s’y confronter ? 

Stop aux injonctions du « modèle à la hâte »

Nos différents terrains d’interventions nous confrontent quotidiennement à ce qu’est devenu la normalité du travail pour grand nombre de salariés : « le travail se complexifie parce-que la fréquence des changements induit des périodes de tuilage souvent interminables ; le travail s’intensifie parce-que nous sommes en proie à des sollicitations toujours plus importantes, le travail se dégrade car nous devons toujours faire plus, en faisant toujours mieux, avec toujours moins. »  Telles sont les conditions de travail décrites par ces salariés qui illustrent le « modèle à la hâte » pointé du doigt par Corrine Gaudart et Serge Volkoff dans leur dernier essai intitulé Le travail pressé .

Des injonctions toujours plus empreintes d’hypervitesse, d’hyperflexibilité et de surperformance qui seraient aujourd’hui les causes d’un symptôme devenu malheureusement trop familier, celui d’une qualité empêchée au travail. Admettre collectivement les limites de ce modèle à la hâte et se saisir des maux qu’ils génèrent (désengagement, RPS, accidents du travail, harcèlements…) est une priorité pour considérer que le travail peut être autant plaisir que labeur.  

Remettre le principe de reconnaissance de l’effort au goût du jour  

Hélas, dans un modèle à la hâte qui – souvent – restreint le travail à sa seule valeur économique, en découle des politiques d’entreprise qui valorisent davantage les résultats plutôt que les efforts, la prise d’initiative et l’ingéniosité des salariés pour réaliser leur travail dans des environnements toujours plus contraints. Malgré des promesses ardemment exprimées au cœur de la crise CoViD en matière de revalorisation des conditions de travail et de reconnaissance des travailleurs exerçant (entre autres) des métiers « essentiels », le constat semble amer aujourd’hui. Puisque la furtive et symbolique reconnaissance dont ont pu bénéficier ces travailleurs semble être déjà loin, ainsi qu’en témoignent les controverses de certains secteurs d’activité en proie à des pénuries de main d’œuvre et démissions importantes ! Là encore, les alertes du terrain requièrent une inflexion à 360 degrés pour remettre le principe de reconnaissance de l’effort et du vrai boulot des salariés au goût du jour.  

Repenser le sens  pour s’élever au niveau d’exigence d’aujourd’hui

Penser et organiser le travail à travers sa seule valeur économique distend les liens si précieux que nous entretenons avec lui. Pierre-Oliver Monteil, docteur en philosophie politique à l’EHESS, propose ainsi d’appréhender une finalité du travail « qui ne soit pas seulement instrumentale, mais expressive, c’est-à-dire porteuse d’un sens qui rende cette expérience gratifiante par elle-même, pour le plus grand nombre. » Une expérience gratifiante alimentée par l’utilité sociale dont revêt le travail en lui-même certes, mais pas que ! Puisque chacun peut à son échelle trouver du sens pour que son expérience de travail puisse être expressive (ce qui suppose à minima des conditions de travail et une rémunération décente) 

Bon alors, le quiet quitter, le big quitter ou le flemmard auraient-ils besoin d’un petit remontant pour se remettre au boulot ? Non mon capitaine, ils témoignent d’un juste reflet des déplacements des curseurs de l’acceptabilité au travail. Un changement de paradigme qui suppose de prôner une nouvelle forme, plus démocratique, d’organisation du travail capable de concilier la performance économique et sociale de l’entreprise. Et cela passe par la refonte des modèles de gouvernance et la restructuration du dialogue social. 

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