santé & durabilité

Quel est le prix réel de l’inaction pour les organisations ? 

Rencontre avec Christian Trontin, économiste à l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS)

Sécurité au travail, prévention des risques, accidents de carrière… Derrière ces enjeux se cache une responsabilité juridique et morale unique : celle de l’employeur. Pourtant, au-delà des mots, le manque de dynamisme face aux conditions de travail constitue parfois encore un angle mort dans la stratégie des organisations. Mais quel est le prix réel de cette inertie pour les organisations ? Pour mesurer l’impact économique de l’inaction, nous avons rencontré Christian Trontin, économiste à l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) depuis 30 ans et chef de laboratoire. Entretien.  

Comment définiriez-vous l’inaction en matière de santé au travail et ses premières conséquences ?  

Christian Trontin : Pour bien poser le cadre, rappelons que la gestion des risques professionnels et de la prévention est une prérogative exclusive du chef d’entreprise. Il est le garant de la santé et de la sécurité au travail dans son entreprise. L’inaction, c’est ne pas mettre en place des mesures pour prévenir les risques liés à l’activité de travail. Dès lors, c’est contrevenir au Code du travail qui précise que l’employeur se doit de préserver la santé et la sécurité de ses salariés. Pour répondre à cette obligation, l’entreprise doit s’inscrire dans une démarche de prévention.  

Au-delà des éventuelles conséquences juridiques, le coût pour l’entreprise de cette inaction s’illustre à travers deux scénarios majeurs. Le premier est le présentéisme : le salarié continue de venir au travail, mais il n’est pas dans un état de santé physique ou mentale suffisant pour remplir pleinement sa mission. Le second est l’absence, qu’elle soit due à un accident du travail ou à l’émergence de risques psychosociaux liés à un environnement dégradé. Dans les deux cas, le coût est important pour l’entreprise. Mais le coût est aussi pour le salarié. Même si ses soins et son salaire sont pris en charge en cas d’arrêt de travail, il y a toujours un préjudice physique ou moral pour lui ou sa famille. Un accident ou une maladie n’est jamais neutre, c’est un coût humain difficile à estimer. 

Peut-on évaluer l’impact réel de cette inaction sur la performance économique et la rentabilité de l’entreprise ?  

Christian Trontin : Lorsqu’on se penche sur les enjeux économiques de la santé et la sécurité pour l’entreprise, il faut s’intéresser au coût d’un accident. Et il est souvent plus lourd qu’on ne l’imagine. On distingue notamment deux types de coûts suite à un accident : le coût direct (soins et salaire) et le coût indirect (remplacement, désorganisation, temps perdu, perte de chiffre d’affaires). À l’INRS, nos travaux ont montré qu’un accident du travail coûte, a minima, entre 180 € et 370 € par jour d’arrêt et que la moyenne se situe à 278 € par jour d’arrêt.  

Ces coûts vont diminuer d’autant le bénéfice de l’entreprise. Un accident qui coûte dix jours, c’est environ 2780 euros de bénéfices perdus. Pour une petite entreprise de cinq ou dix personnes, c’est souvent un mois de salaire du directeur. Nous avons d’ailleurs prouvé statistiquement, à partir d’une base de données couvrant 15 ans et 2 millions d’entreprises, que plus une entreprise a d’accidents, moins elle est performante par rapport à des entreprises identiques. C’est d’autant plus vrai pour les TPE, car un accident est une désorganisation subite et violente pour laquelle elles ont moins de résilience.  

Au-delà du constat, quels sont les leviers pour inciter les entreprises à agir ?  

Christian Trontin : Normalement, cela s’impose par la loi. L’employeur a une obligation de sécurité de moyens renforcés. Mais dans les faits, il y a un besoin de motiver les employeurs, et le levier économique est l’un de ces outils. On essaie de montrer que faire de la prévention est beaucoup plus intéressant que de payer les accidents.  

Pour l’INRS, notre message est clair : les entreprises doivent agir très en amont : c’est la prévention primaire. Elles ne doivent pas attendre que l’accident ait eu lieu. De plus, elles doivent le faire dans une approche la plus collective possible, selon les Principes Généraux de Prévention. Aujourd’hui, on constate que les grandes entreprises sont bien inscrites dans cette démarche. Le défi se situe au niveau des plus petites entreprises qui n’ont peut-être pas le temps, les moyens ou la culture. Pourtant c’est un combat du quotidien.  

Propos recueillis par Elise Assibat  

Thématiques

Pour aller plus loin

Burnout : comment accompagner un collaborateur à la reprise du travail ?

Le DUERP : épine dans la chaussure du DRH  ou outil de prévention efficace?

Quel rôle peut jouer l’entreprise
dans la prévention du suicide ?

Sécurité…
ou sentiment de sécurité ?  

Stress thermique : quand le changement climatique impacte les travailleurs

Pénibilité au travail : au-delà des muscles, une approche globale s’impose 

Afrique de l’Ouest : le lien social comme prévention des RPS

La pop fait le taf

Épisode 17
« Le diable s’habille en Prada »