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Barack casse la barraque avec une série sur le sens au travail

« WORKING, passer sa vie à la gagner ». » L’avertissement, quasi prophétique, est ici détourné par Netflix à l’occasion de la sortie de la toute nouvelle série sur la plateforme américaine. Animé par Barack Obama, ce documentaire découpé en six épisodes et diffusé le 27 avril dernier vient questionner le sens que l’on met derrière son métier à l’heure où les mutations sociales, économiques et environnementales transforment la société. La grille de lecture exploitée par l’ancien président des États-Unis ? Son livre de chevet sur les bancs de l’université, Working, publié en 1974 auquel le titre de la série fait référence. Et depuis les cinquante ans qui nous séparent de la parution de l’ouvrage culte du rapport au travail, le monde professionnel a bien changé. 

« On se fatigue, on transpire, on a la gueule de bois, des sentiments, des émotions et on est loin d’être des machines ». C’est ainsi que le journaliste américain Stud Terkel décrit toute la complexité des salariés dont il dresse le portrait. Nous sommes alors au début des années 70 et c’est la première fois que des citoyens anonymes sont interrogés sur leurs visions du travail et les sentiments qu’il leur inspire. En 2023, les machines ne nous ont pas encore remplacés, et la question continue de se poser : à quoi sert le travail qui nous occupe et nous façonne tout au long de notre vie ? Quant au sens qui nous pousse à l’accomplir, est-il resté le même que celui des salariés interrogés au siècle dernier ? Décryptage.  

Une stabilité des fonctions du travail  

Au-delà de son aspect évident qui découle du fonctionnement de notre système capitaliste, le travail offre aussi la possibilité de tirer des satisfactions sous-jacentes. C’est ainsi que la psychologue sociale Marie Jahoda distingue au cours de ses recherches en 1981 les fonctions manifestes des fonctions latentes du travail. Les premières renvoient à la rémunération et autres gratifications propres à l’activité professionnelle. Les secondes relèvent des cinq fonctions intrinsèques au travail, qui participent à lui donner du sens. À savoir, le statut social et le sentiment d’appartenance au groupe ; une structure temporelle qui permet la distinction entre repos et activité ; la sociabilité ; l’apprentissage ; et la flexibilité psychique qui en découle.

Lorsque la somme de ces fonctions est réunie, le salarié peut justifier de consacrer une bonne partie de sa journée à son métier. Un demi-siècle plus tard, ces fonctions intrinsèques continuent d’animer les salariés au-delà de la rémunération. Mais la question du sens, elle, s’est encore complexifiée depuis.  

Le rôle de l’époque : miroir de nos ressentis  

Pour comprendre l’évolution du sens donné au travail ces cinquante dernières années, il faut d’abord prendre en compte le rôle de l’époque dans la projection qu’on en fait. Car la puissance des bouleversements actuels dans le monde du travail n’a rien d’anodin. Et lorsque Barack Obama déclare que « chaque mutation dans la société est une force gigantesque qui impacte la vie des gens », il marque un point. Perçu comme un objet de labeur pendant plusieurs millénaires, il faut attendre le XVIIIème et le XIXème siècle pour que la valeur travail émerge et organise la société telle qu’on la connaît aujourd’hui. Mais c’est à l’après-guerre que l’on doit le mythe fondateur de la modernité occidentale. Et l’injonction, silencieuse ou non, à faire carrière pour grimper dans l’échelle sociale. Dans les années 1970, pouvoir s’assurer le confort encouragé par une époque en plein essor productiviste et progressiste donne un sens au travail. Et par la même occasion, l’assurance d’une motivation au quotidien sur fond de culte financier.  

Pour autant, il semblerait que le travail comme unique gage de reconnaissance sociale et financière ne suffise plus aujourd’hui. Et si les parents et grands-parents de Barack Obama ne travaillaient ni pour se sentir bien, ni pour trouver du sens mais uniquement pour payer leurs factures, « les jeunes s’attendent à trouver une forme d’épanouissement dans leur métier », observe l’ancien président.  L’omniprésence de la quête de sens chez les salariés, avec notamment l’arrivée des nouvelles générations sur le marché du travail, est d’ailleurs bien là pour nous le rappeler.

En mars 2022, ils étaient même près de 92% à s’interroger sur une valeur significative dans leur métier, d’après l’étude menée par Audencia et Jobs that make sense. Et pour cause, les bouleversements culturels et sociétaux sont venus rebattre les cartes du monde du travail. Perturbée par un contexte de crise sanitaire, économique et environnementale, qui s‘accompagne d’un retour de la guerre en Europe depuis plus d’un an, la confiance dans la valeur du travail s’amenuise à mesure qu’une projection sereine dans le futur disparaît. Avoir un métier n’apparait plus comme une réponse suffisante pour apporter au salarié une sécurité dans la société. Au contraire, il peut même être source de troubles qui viennent contrarier notre santé physique et mentale. Alors s’il ne nous protège plus quel sens lui donner ?  

L’émergence de nouveaux enjeux 

Pour les nouvelles générations, la frontière entre sens et réussite s’est déplacée. Et de nouveaux enjeux sont apparus pour déterminer le choix d’une orientation plutôt qu’une autre. À commencer par le sentiment d’utilité, et la nécessité d’être en accord avec ses convictions. Randi, une jeune trentenaire originaire du Mississipi témoigne ainsi de l’un d’entre eux au cours de la série.  Car si la jeune femme a d’abord songé à postuler dans l’usine automobile voisine par souci pratique, elle a rapidement changé d’avis. « Ce qui importait pour moi, c’était de donner un sens à chacun de mes réveils », explique-t-elle pour justifier son choix. Et c’est désormais chose faite. Randi est aujourd’hui aide-soignante dans un foyer pour personnes âgées et handicapées, y fait des rencontres et découvre les histoires de ses ainés. « C’est gratifiant de savoir qu’on aide les gens », révèle-t-elle en souriant. L’ambition professionnelle est donc toujours présente, bien que différente, et continue d’exister autrement parmi les jeunes salariés. À condition bien sûr, de n’affecter ni l’équilibre de leur vie personnelle, ni leur santé. 

Au cours des dernières décennies, les inquiétudes autour du corps, accentuées par la vague de suicides de France Télécom en 2008, et la protection de la santé dans son intégralité ont chassé la vision judéo-chrétienne du travail comme “sacrifice” pour lui préférer la notion de plaisir et de convivialité. Et ont ainsi rendu indispensable la qualité des conditions de travail au bien-être de tous les salariés. « On veut trouver un métier, mais pas un qui paye une misère pour nous user jusqu’à la moelle », conclut Randi. Une revendication, par ailleurs, loin d’être portée uniquement par les jeunes générations. En bousculant les codes du sens donné à un métier, ces derniers ont participé à faire évoluer les attentes de tous les travailleurs dans la société plus largement. Des jeunes diplômés aux 45 ans et plus, tous désirent eux aussi un meilleur équilibre de vie. Dès à présent. 

Un rapport au temps plus présent…  



Cette généralisation d’une nouvelle vision du travail passe avant tout par une temporalité davantage ancrée dans le présent. Pour Barack Obama, sa génération a beau avoir été la première à chercher du sens au travail, il n’était alors pas possible pour elle d’imaginer en trouver tout de suite. « On savait qu’il allait falloir bosser dur dans un premier temps, parfois sans aimer ce qu’on faisait, se souvient l’ancien président. Mais la génération de ma fille, elle, veut du sens dès le début, sans attendre. » Un nouveau rapport au temps qui implique alors davantage de souplesse dans l’organisation du quotidien. « Les salariés veulent désormais de la flexibilité, observe dans la série la mère de Kennedy, future créatrice de cosmétique de 20 ans. Pouvoir être aux États-Unis aujourd’hui, à Cabo demain, et réussir ici et maintenant ». Et c’est en cela qu’ils sont aussi plus exigeants sur le degré de stimulation des tâches effectuées sur le moment.  

Habitués à une société de l’immédiateté, ils ne craignent pas de changer d’entreprise où même d’activité dès lors qu’ils ne sont plus satisfaits au quotidien. Et ça tombe bien, si l’horizon est incertain alors le champ des possibles paraît immense. Pour Gabriel, ingénieur en robotique à Pittsburgh, l’expérience professionnelle au long d’une vie est même comparable au plaisir de voyager. « En vacances, il y a ceux qui aiment revenir dans le même hôtel chaque année, et d’autres qui préfèrent découvrir un nouveau pays à chaque fois », illustre-t-il avec un clin d’œil. Sachant pertinemment à quelle catégorie il appartient.  

… Pour une pluralité des possibilités 

Enfin, ce rapport plus présent au temps offre davantage de créativité. Non seulement dans la forme que prend le travail avec l’essor du télétravail, du statut de freelance, de slasheur (travailleur qui exerce plusieurs activités, NDLR). Mais aussi dans le sens qu’on y met. Que l’on soit investi dans son travail. Ou non. « En ce qui me concerne, déclare Gabriel en bon passionné de robotique qu’il est, je ne serais pas heureux de venir travailler de 9h a 17h puis de rentrer chez moi et oublier le travail ». Et cette vision du travail est désormais tout à fait normalisée car elle n’est pas la seule à exister. La possibilité de maintenir une plus grande distance avec son métier l’est tout autant. En optant pour un équilibre de vie pro/perso qui permet de réinvestir la sphère familiale et affective, par exemple. Ou grâce à des conditions de travail permettant de valoriser les activités qui font la vie en dehors de l’entreprise.  

C’est d’ailleurs ainsi que Luke, data scientist en Pennsylvanie, envisage son métier. Il se sent même très chanceux, car son entreprise lui permet de faire du télétravail, de rencontrer des gens sympathiques tout en finançant sa vraie passion dans la vie : la musique. Et lorsque Barack Obama lui demande s’il ne préférait pas plutôt vivre de cette dernière activité, le jeune homme lui répond, amusé : « J’ai toujours fini par prendre en grippe mes gagne-pains, alors c’est le moyen que j’ai trouvé pour ne pas risquer de détester la musique que je produisais. » 

Bref, ni modèle unique ni mode d’emploi pour trouver du sens au travail aujourd’hui. Sans perdre de vue les fonctions latentes de Marie Jahoda, c’est bien la pluralité des sens qui semble prendre le dessus. Alors plutôt que de passer sa vie à la gagner, peut-on espérer choisir celle qui nous correspond à un instant T ? Yes we can.  

Elise Assibat, avec la précieuse relecture de Julie Delaissé

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