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En quoi la solidarité produit-elle de la valeur ?

Interview avec Marie Leclerc-Bruant, directrice du marché de l’ESS chez Caisse d’Epargne

Longtemps reléguée à la sphère purement sociale et altruiste, l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) est innovante par nature, et aujourd’hui en pleine mutation face aux enjeux de durabilité et d’inclusion.  

Mais comment la solidarité, concept fondamental de l’ESS, se traduit-elle concrètement en valeur mesurable ? Est-elle uniquement une source de bien-être collectif, ou possède-t-elle le pouvoir de transformer le modèle économique des entreprises ? Décryptage avec Marie Leclerc-Bruant, directrice du marché de l’ESS chez Caisse d’Epargne  

La solidarité génère-t-elle uniquement de la valeur sociale, ou prend-elle aussi une forme économique ?  

Marie Leclerc-BruantPour moi, c’est une évidence que la solidarité génère de la valeur.  La solidarité, c’est s’occuper des gens qui ne vont pas très bien. Certains le font par pur altruisme, mais concrètement si personne ne s’en occupe, ils vont aller encore plus mal, et la société devra déployer des dispositifs publics bien plus coûteux.  

Toutes les études sur le Social Return on Investment (SROI) le confirment : il est beaucoup moins coûteux de lutter contre la récidive, de prévenir l’échec scolaire, ou d’apporter des réponses aux familles d’enfants en situation de handicap (ce qui permet aux parents d’avoir leur propre activité) que de gérer les conséquences de l’exclusion. C’est profondément vertueux.  

Aujourd’hui, il faut revendiquer que les acteurs de l’ESS sont des acteurs économiques à part entière : ils produisent un bien ou un service, versent des salaires… On utilise d’ailleurs de plus en plus le terme « entreprise de l’ESS ». Quand un ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail) ou une entreprise adaptée génère du chiffre d’affaires – par exemple, toute la signalétique des Jeux Olympiques dans le métro de Paris a été faite par une entreprise adaptée – on est clairement dans la sous-traitance et la création de valeur concrète.  

Enfin, l’ESS, ce sont des modèles économiques hybrides : en mettant plusieurs financeurs (banques, collectivités, mécènes, réseaux d’accompagnement) autour de la table pour un projet unique, cela crée du dialogue et de la convergence entre les cofinanceurs. C’est vecteur de coopération dans un territoire, voire de démocratie.  

Quels mécanismes transforment la solidarité en performance économique ?  

Marie Leclerc-Bruant : Pour garantir qu’un impact est durable et qu’il est soutenu par un modèle économique pérenne, deux mécanismes clés sont essentiels. Le premier est l’évaluation, qui doit être considérée non pas comme une contrainte de reporting, mais comme un véritable outil de pilotage du projet. Elle doit être intégrée dès la conception pour définir les objectifs attendus et ainsi collecter des indicateurs tout au long du projet. De plus, il ne faut pas regarder seulement les sorties, mais aussi les effets indirects comme l’assiduité ou le mieux-être des bénéficiaires.  

L’autre point fondamental, c’est la coopération des parties prenantes. C’est le fondement même de la RSE : comment l’entreprise prend-elle en compte ses fournisseurs, ses clients/bénéficiaires, et son territoire ? C’est en impliquant l’ensemble des parties-prenantes qu’une dynamique vertueuse s’enclenche.  

Un bon exemple pour illustrer cette transformation est la transition écologique. Au début, elle est perçue comme une contrainte réglementaire. Mais face à l’inflation, isoler son bâtiment devient une opportunité pour réduire les coûts. Souvent, cela conduit à questionner et renouveler toute l’activité. Et l’entreprise comprend que cela ne peut pas se faire sans les salariés et les bénéficiaires. La contrainte se transforme alors en un outil formidable pour recréer du collectif et travailler sur sa marque employeur.  

Quelles sont les conditions indispensables à mettre en place pour que l’état d’esprit ESS devienne un levier de création de valeur durable pour toute entreprise ?  

Marie Leclerc-Bruant: Pour moi, une condition essentielle est d’associer les parties prenantes afin de construire le projet ensemble. Car c’est en dialoguant de manière adaptée avec les différents acteurs que l’on obtient le projet le plus pertinent. Le côté top down a clairement montré ses limites. Il faut une vraie impulsion de la gouvernance qui se concrétise par une méthode résolument participative et ancrée dans l’expérience de chacun.  

L’ESS a pour valeur fondatrice la gouvernance participative. Par exemple, dans une banque coopérative comme la nôtre, le client peut être sociétaire et acquérir des parts sociales : le capital appartient à ses clients. La contrepartie, c’est que le client a un droit de vote selon le principe « une personne, une voix », et non pas « une action, une voix ». L’entreprise de l’ESS est structurellement conçue pour faire avec ses clients et bénéficiaires.  

Mais attention, l’ESS n’en a pas le monopole : beaucoup de PME travaillent en étroite synergie avec leur environnement et sont en recherche de durabilité. Elles ont compris que cette prise en compte des fournisseurs, des clients, et surtout de son territoire, était indispensable aujourd’hui. C’est dans l’ADN de l’ESS, mais notre société a tout à gagner à ce que ce modèle fasse école.  

Propos recueillis par Elise Assibat 

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